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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 19:27

À tripes nouées


Par Olivier Pradel

Les Trois Coups.com


Histoire croisée de deux destins, « Habbat Alep » nous rapporte la rencontre dans une Syrie imaginaire d’une fille, tombée enceinte hors mariage, et de son cousin, revenu au pays. C’est notre coup de cœur du moment.

Le père de la jeune fille, Abou, pour laver un honneur qui est avant tout le sien, voudrait bien que ce cousin assume la paternité de cet enfant à naître et qu’ainsi tout rentre dans l’ordre. Quitte à trouver honorable que sa fille couche avec le nouveau venu.

Cette femme « qui a déjà servi » n’a plus guère de chance de se marier. Quant au cousin, métis syro-togolais revenu de son lointain Togo au pays de son père, il se dit écrivain en quête d’une langue mourante, mais vient en fait préparer l’installation d’un parc d’attraction sur un site archéologique. De tous les protagonistes de la pièce, d’Abou à Iboun, en passant par Cocoroco Johnny et Tarik, seuls ces deux héros sont sans nom, non sans identité, mais chargés de tant de situations. Ce sont deux figures universelles et intemporelles.

Derrière cette pièce intense, toute l’histoire de l’auteur Gustave Akakpo se profile : Togolais entre trois cultures, accueilli dans un Occident et un Moyen-Orient où il est venu exercer son art. Il nous donne, avec cette pièce, une autre facette de son remarquable talent déjà entrevu dans À petites pierres : ici, point de langue marquée du sceau de l’oralité, mais un dialecte qui se desquame de tous ses petits mots… Jusque dans l’écriture de sa pièce, Akakpo nous donne à ressentir le drame d’une langue qui s’éteint et que vient recueillir son héros.

« Habbat alep » | © Éric Legrand

D’ailleurs, l’auteur marie, sans pesanteurs ni circonvolutions, une foule de problématiques : la rencontre et l’uniformisation des cultures, le statut de l’écriture et de la pensée dans un État totalitaire, le poids des traditions tant patriarcales que religieuses, la pesanteur des convenances et du silence qu’elles imposent, mais surtout la violence faite aux femmes au sein même de leur famille par ceux qui devraient les protéger (« Mon frère n’est pas violent puisqu’il le dit… »)…

Il nous offre alors une histoire poignante, où tout sonne juste, jouée admirablement par quatre comédiens talentueux, avec une mention spéciale à Valérie de Dietrich, dont le jeu nous prend littéralement aux entrailles : ses larmes, ses cris étouffés, sa nervosité ou son hébétude donnent à ressentir le drame vécu par cette femme. Et à Christophe Vandevelde, qui joue avec un même bonheur tous les seconds rôles, du douanier à l’odalisque de maison close (sans manières affectées), en passant par le chauffeur de taxi, le guide-vendeur à la sauvette…

La mise en scène dépouillée de Balázs Gera commence à la manière d’une étrange lecture publique sous des néons blafards : ce choix surprenant tend à dépasser la distinction entre les comédiens et leur public. La scénographie rivalise de créativité, transforme les volumes, déplace les plans de la scène, par un perpétuel ballet de paravents. Notre imaginaire s’en donne à cœur joie.

Il est des spectacles qui vous laissent dans une sorte de silence de vénération et de doux effroi, pour vous avoir fait toucher quelque chose de l’humain, seul sacré réellement à notre portée. Habbat alep, « Alep, mon amour », est de ceux-là. Ne ratez pas la chance d’en être ému. 

Olivier Pradel


Habbat alep, de Gustave Akakpo

Mise en scène : Balázs Gera

Avec : François Clavier (Abou), Valérie de Dietrich (la fille), Guillaume Gilliet (le cousin), Christophe Vandevelde (les autres)

Scénographie : Giulio Lichtner

Costumes : Giulio Lichtner

Lumière : Didier Paucelle

Son : Xavier Jacquot

Régie son : Frédéric Laügt

Le Tarmac de la Villette • parc de la Villette • 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris

01 40 03 93 90

Réservations : 01 40 03 93 95 ou www.letarmac.fr

Du 7 octobre au 1er novembre 2008, du mardi au samedi, spectacle en alternance à 14 h 30, 16 heures, 20 heures ou 22 heures, relâche le lundi et le dimanche

Durée : 1 h 20

16 € | 12 € | 5 €

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