Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 15:00

Moment de grâce


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


Ambiance de première au Lucernaire. On se hèle, on s’apostrophe. Les comédiens aujourd’hui spectateurs parlent suffisamment fort pour qu’on sache qu’eux aussi, « ils en sont ». Les chargés de communication s’ébrouent joyeusement dans la foule nombreuse. Bref, le monde du théâtre, dont je fais partie avec mon carnet de notes à la main, se joue sa petite comédie sans conséquence, celle de l’effervescence qui entoure invariablement la naissance d’une pièce. Mais, ce soir, quand le noir s’est fait dans la salle, plus de chuchotements mondains, silence absolu. Et sincère. Soudain, face à la scène, il n’est plus resté que des hommes et des femmes subjugués. Fascinés par les mots clairs et tranchants que nous adresse ce personnage nommé Marie.

Elle nous le dit à toute vitesse, comme si sa vie en dépendait : ce soir, devant nous, elle va mourir. Quatre fois. Quatre tableaux pour illustrer la lente descente d’une femme écrasée par sa solitude, qui veut croire à la vie quand la mort n’a de cesse de la rattraper. Mais attention, ici, pas de misérabilisme, de pathos, non. Le texte de Carole Fréchette nous invite simplement dans le cœur, dans la peau, dans les os d’une amoureuse de la vie, qui veut encore et toujours y trouver sa place quand tout est trop grand pour elle. L’émotion nous étreint, car Carole Fréchette touche juste. Dans le mille. Ses mots réveillent en nous des peurs enfouies, universelles. La peur de l’enfant face à l’immensité béante, face à l’abandon, face au mystère de la vie et de l’amour que les hommes peinent à se donner et désirent tant recevoir. À la fois ombre et lumière, son texte est le lieu exact de la rencontre entre instinct de vie et pulsion de mort. Telle une explosion.

Et l’explosion, c’est sur scène qu’elle a lieu. Explosion de vie avec Marie, que nous découvrons d’abord enfant. Étincelante Céline Jorrion, qui interprète une enfant de onze ans. Tout y est : le corps, la voix, l’énergie, les élans, la lumière. Surtout ça, la lumière. La lumière qui est dans le regard d’une petite fille de onze ans évoquant ses rêves avec son copain Pierrot. Cette enfant soudain devant nous, comme une évidence, et que l’on suit avec délectation, jubilation, émotion tant elle est juste, vraie, sincère. Marie se meut dans un espace coloré et aérien, vivant, fait de draps étendus et de tissus vichy, traçant une belle diagonale sur le plateau. Un espace qui contribue à cette sensation de beauté simple et fluide. Et qui semble soudain se glacer quand la petite-fille s’immobilise, comprenant que sa mère l’a abandonnée.

« les Quatre Morts de Marie » | © F. L.

Il faut ici avouer que cette première scène est d’une telle force que l’on a quelques difficultés à faire le saut vers Marie adulte. On s’est tellement fait happer par cette enfant que c’est comme un deuil de la laisser. Mais l’énergie que mettent les comédiens du Vélo volé est telle que nous nous laissons à nouveau transporter. Cette énergie déployée sur scène, que ce soit dans les changements ultra-rapides de décor ou dans l’implication des corps, fait écho à la nécessité qu’a Marie de nous dire son histoire. Tous remarquables, les comédiens dessinent des personnages drôles, excessifs, qui se débattent dans la vie plus qu’ils ne la vivent réellement. Et cet acharnement-là nous fait hésiter entre le rire et les larmes, et finit par nous mener bien au-delà, au cœur d’enjeux réellement vitaux.

De leur côté, la scénographie et les lumières créent avec une grande intelligence des espaces différents par la simple suggestion. Les éléments sur le plateau sont toujours essentiels, jamais anecdotiques, et prennent toujours une valeur esthétique. C’est beau et aéré. Le seul bémol irait à la scène de la poupée brûlée, pas vraiment convaincante, probablement pour des raisons techniques. Mais la dernière image, où Marie est seule au milieu de la mer sur un radeau, est tout simplement magnifique. Mettre la mer sur la scène du Lucernaire ? Eh bien, avec François Ha-van, c’est une simple évidence. Le sol noir, nu, une chaloupe minuscule au milieu du plateau, une légère pluie tombant sur Marie, et on ressent, plus que jamais, la solitude extrême de ce personnage. Son beau regard se pose sur nous, et, tandis que l’eau l’environne de partout, on pleure pour cette femme qui a gardé en elle, douloureusement, toutes les larmes qu’une petite-fille aurait bien voulu verser. 

Élise Noiraud


Les Quatre Morts de Marie, de Carole Fréchette

Cie Le Vélo volé • 40, rue Coriolis • 75012 Paris

06 14 41 55 72

contact@levelovole.net

www.levelovole.net

Mise en scène : François Ha-van

Avec : Céline Jorrion, Julie Quesnay ou Cécile Leterne, Guillaume Tagnati ou Fabrice Leroux, Sylvain Savard, Rafael Reves

Scénographie : Maïa Malliarakis, Margot Derouche, Sarah Heitz-Ménard, François Ha-van

Lumières : François Ha-van

Musique : Nicolas Teuscher

Construction des décors : Maïa Malliarakis, Margot Derouche

Diffusion : Leslie Hazan

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 5 novembre 2008 au 10 janvier 2009, du mardi au samedi à 21 h 30

Durée : 1 h 20

30 € | 20 € | 15 €| 10 €

Partager cet article

Repost0

commentaires

Rechercher