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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 01:53

Il fallait mettre en scène Zola !


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


On donnait hier soir au Théâtre de la Croix-Rousse « Thérèse Raquin », célèbre roman de Zola adapté à la scène par Philippe Faure. Le projet est ambitieux et risqué. Très risqué. Ce roman de l’horreur, de la passion, de l’abîme, peut-il être joué ? Peut-il être regardé ? Philippe Faure tient le pari avec brio et nous montre un spectacle passionnant aux allures raciniennes. Une réussite totale.

Thérèse, une frêle et douce jeune femme, a été mariée malgré elle à son cousin Camille. Elle vit et travaille avec sa tante, une vieille femme froide et sévère, dans une petite mercerie parisienne plutôt prospère. Mais elle s’ennuie, elle s’ennuie à mourir. Sa tante la trouve farouche et triste, elle essaie de la convertir au bonheur tranquille, au bonheur « malgré soi ». Vaines paroles, la jeune femme ne supporte plus d’être cloîtrée aux côtés de son mari souffreteux et « verdâtre ». Elle exècre son « humidité tiède », elle ne se sent pas vivante, elle veut être libre. Apparaît alors Laurent, le meilleur ami de Camille, un homme, un vrai, charnel, fougueux, bestial même. Elle reconnaît son « cou de taureau », elle en tombe folle amoureuse. Au sens propre du terme. Les deux amants, brûlant d’un désir qu’ils confondent avec l’amour, conspirent et décident de se débarrasser du mari.

La voix off du narrateur, fidèle au rôle que s’attribue Zola lui-même dans ses romans, sombre et claire à la fois, nous laisse penser dès le début du spectacle que cette entreprise sera vouée à l’échec. Évidemment. Chez Zola, on veut être libre, et c’est alors même qu’on est aux prises avec l’impossibilité de se défaire de son destin. Chez Zola, on veut aimer, et c’est alors même qu’on se rend compte que ne le pourra jamais. Qu’on n’est pas fait pour ça. La pauvre Thérèse en fera la douloureuse expérience, sous les yeux de spectateurs littéralement bluffés par l’épouvantable fièvre qui dévore les comédiens sur scène. C’est ainsi qu’on oublie le statut d’adaptation de la pièce et qu’elle devient une véritable tragédie, aussi brûlante et terrifiante que celles de Racine ou d’Euripide, peut-être même encore plus intense, sans doute parce que les personnages sont plus proches de nous.

« Thérèse Raquin » | © Bruno Amsellem | Signatures

La force de ce spectacle tient à plusieurs facteurs. Tout d’abord, bien sûr, un séduisant travail sur le texte original. Faure a mis en relief les passages les plus intéressants du roman sans pour autant perdre le spectateur, qui comprend aisément l’intrigue, sans longueur ni artifice. Ensuite, la mise en scène de la passion est particulièrement juste. Les effets de lumières, simples pourtant, soulignent la tension des corps et des cœurs qui se déchirent devant nous. La musique et les accessoires y contribuent également, à tel point que pour la première fois ce soir, j’ai eu peur au théâtre. J’ai senti ce frisson d’effroi, le fameux frisson d’effroi de la catharsis aristotélicienne. Enfin, et peut-être surtout, il me faut rendre hommage au jeu des comédiens qui sont tous à la hauteur de l’enjeu. C’est éprouvant de jouer la contamination du malheur, de jouer le désespoir, de jouer le désir, de jouer le remords, l’insoutenable. Mais ils l’ont fait, et ils l’ont très bien fait.

Ce spectacle, en diptyque avec la Petite Fille aux allumettes, est à mon sens encore plus intéressant parce qu’il place au centre de la scène la question du corps, cette insoutenable prison de l’être, mais aussi cette incroyable enveloppe de soi. Pourquoi avons-nous tant de mal à réconcilier nos corps et nos consciences ? Pourquoi sommes-nous ainsi faits, aussi tragiquement doubles ? Et par qui ? À ce propos, un personnage énigmatique ne manquera pas de vous attirer l’attention. Demandez-vous qui est cet homme, muet et presque immobile, qui se tient debout, dans le fond du plateau lors de la dernière scène, témoin de ce vertigineux abîme mais aussi de cet extraordinaire moment de théâtre…

Maud Sérusclat


Thérèse Raquin, de Philippe Faure

D’après le texte d’Émile Zola

http://philippefaure.blogspot.com

Adaptation et mise en scène : Philippe Faure, assisté d’Emmanuel Robin

Avec : Claire Cathy, Anne Comte, Jean-Claude Martin, Gilles Olen, Marc Voisin, et la voix de Jean-Marc Avocat

Scénographie et costumes : Alain Batifoulier

Costumes : Nadine Chabannier

Créations lumière : David Debrinay

Masques : Daniel Cendron

Musiques originales : Raphaël Vuillard

Direction technique : Gilles Vernay

Régie générale : Christophe Mangilli, Christophe Renon, Sébastien Béraud

Régie lumière : Sandrine Chevalier, Lise Poyol, Christophe Renon, Thomas Taillandier, Sébastien Béraud

Régie son : Thomas Jacoviac, Cyril Virevaire

Régie plateau : Gilles Risson, Laurent Patissier, Kévin Serre

Habilleuse : Mélodie Wieczorkiewics, Nadine Chabannier

Production La Croix-Rousse, scène nationale de Lyon

Théâtre de la Croix-Rousse, S.N. de Lyon • place Joannès-Ambre • 69317 Lyon cedex 04

www.croix-rousse.com

Billetterie : 04 72 07 49 49

Du 9 au 19 décembre 2008 à 20 heures

Durée : 1 h 20

24 € | 20 € | 16 € | 12 €

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commentaires

S
Cette personne se tenant debout derrière le lit tout en restant immobile, ne serait-ce pas l'âme de Camille ?Bref, merci infiniment pour cette critique complète et détaillée ! 
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