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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 14:55

Il manque l’ange


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Dostoïevski, surtout dans la traduction d’André Markowicz, je ne résiste pas. Me voici donc au paradis, c’est le nom de la salle située dans le grenier du Lucernaire, où le Scarface Ensemble reprend « Une sale histoire » d’après « la Douce » de Dostoïevski, mis en scène par Élizabeth Marie. Un spectacle créé en 2006 au T.A.P.S. gare de Strasbourg, repris à la Filature de Mulhouse, puis au Théâtre de la Tempête. Bon. Je fais une drôle de tête ? Désolé, oui. Qu’est-ce que qui ne va pas ? Ce texte me fissure et cette version me laisse froid. Mais encore ? Voici.

Déjà, je préfère le titre original : la Douce. Le malentendu commence là, avec cette « sale histoire » qui, en voulant ironiser, ramène cette parabole dérangeante à un fait-divers. Faisant du récit visionnaire d’un « possédé » la simple confession d’un vieux dégoûtant qui a poussé au suicide une gamine de seize ans : son épouse. Une fable un peu simplette dont la morale serait : « Il est bien avancé, maintenant qu’elle est morte. Une sale histoire, n’est-ce pas ? » Non, ce n’est pas du tout ça.

Dostoïevski descend plus profondément que cela dans l’âme humaine. Son propos, comme celui de Céline, est de nous montrer l’homme tel qu’il est : aussi moche que sublime. Sans jamais oublier de nous glisser au passage : « Mais toi, tu ne vaux guère mieux. Pas vrai ? ». Personne n’échappe à leur diagnostic, pas même les plus insoupçonnables : les femmes. Dans leurs œuvres, les mots tuent, la plus pitoyable victime peut à son tour devenir bourreau, pour peu qu’on lui en fournisse l’occasion.

Mettons que ce récit soit un monologue de théâtre, ce qui n’est pas le cas. Le « personnage », un ancien officier chassé de l’armée, est devenu usurier. Mais ce n’est pas seulement un noble déchu qui a une revanche à prendre. C’est aussi et surtout un frère du Rogojine de l’Idiot qui, sous des airs de brute, cache un cœur pur. Nous voici devant un homme bon qui doit paraître dur. Qui se perd dans l’espoir de peut-être un jour se sauver, crucifié en secret par toutes les horreurs qu’il peut voir.

Et pour en voir, il en voit ! Il en vit même, comme prêteur sur gages. Des gages bien solides de cruauté. « Ce que c’est que la misère ! » songe-t-il en remportant sa première « victoire » sur la jeune fille. Cette Douce, ce sera sa bonne action, sa rédemption peut-être. Mais il ne faut pas qu’elle s’en doute. Sinon ce serait tricher. Et tricher avec Dieu, qui n’est jamais loin chez Dostoïevski, reviendrait à commettre le pire péché. En l’achetant, l’usurier croit se racheter. La preuve : il ne « consomme » pas. Relisez le texte, ici absurde témoin à décharge.

© Scarface Ensemble

Marc-Henri Boisse n’est pas le personnage. C’est un excellent acteur, mais il fait trop intellectuel, trop artiste s’analysant. Pas assez « brut de décoffrage ». On ne croit pas une seconde à l’ancien soldat qui s’est bâti une nouvelle vie sur un objectif à atteindre, qu’il garde secret. Sa grande erreur. Marc-Henri Boisse nous joue en alternance : le tyran domestique, le jouisseur quand même confus de ce qu’il a fait, le veuf inconsolable, bref le sale égoïste. Il manque l’ange. Celui qui faisait la bête.

Dostoïevski est compliqué. Il pense que Dieu est mort, donc le provoque ! Ses femmes sont, de ce point de vue, aussi « tordues » que ses hommes. Pas pour Élizabeth Marie, qui met tous les torts du côté de l’usurier. Pour elle, c’est clairement lui le coupable. Ce récit raconte un dressage, qui a mal tourné. La Douce a été « mise à mort » par un pervers. Avec tout le respect que je lui dois, cette metteuse en scène expérimentée commet pour moi un contresens qui dénature et appauvrit le propos d’un titan.

J’ajoute qu’elle triche un peu, coupant ce qui la dérange, en inspectrice pressée de faire avouer son suspect : un texte qu’elle entend réduire à une série de lapsus révélateurs du machisme. Cette Sale histoire serait en quelque sorte celle de l’École des femmes, façon xixe siècle. Désolé, non. Cet usurier n’est pas Arnolphe, pas plus que la Douce n’est Agnès. D’abord, Agnès ne met pas de revolver sur la tempe d’Arnolphe pendant qu’il dort. Ce que fait la Douce.

Et puis Agnès n’a rien d’une sainte, de ce dragon de vertu, qui éconduit son galant toute seule comme une grande. D’ailleurs je retire « dragon ». La Douce, c’est la Vertu tout court. Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est la vérité. Or la vérité, c’est qu’elle n’aime pas l’usurier, qui, lui, l’adore. De quel droit reste-t-elle sa femme ? Elle demande donc à la Sainte Vierge la permission et saute dans le vide, son icône bien serrée dans ses bras.

Dostoïevski lui, ne sait qu’en penser. C’est son génie. 

Olivier Pansieri


Une sale histoire, d’après Dostoïevski

Scarface ensemble

www.scarface-ensemble.org

Mise en scène : Élizabeth Marie

Traduction : André Markowicz

Avec : Marc-Henri Boisse

Musique, sons et conception audionumérique : Cyril Alata

Scénographie et lumière : Marc Heydorff, Olivier Henry

Costumes : Tania Klimoff

Production Scarface ensemble

Avec le soutien de la D.R.A.C. Alsace, la Ville de Mulhouse, C.R. Alsace, C.G. du Haut-Rhin, A.D.A.M.I. et S.P.E.D.I.D.A.M.

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Métro : Vavin ou Notre-Dame-des-Champs

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 5 novembre 2008 au 10 janvier 2009, du mardi au samedi à 21 heures, relâche les 25 décembre 2008 et 1er janvier 2009

Durée : 1 h 20

10 € à 30 €

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