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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 18:50

Inoubliable


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Hotel Modern présente « Kamp » dans le cadre du festival MAR.T.O. Sur le grand plateau du Théâtre 71 de Malakoff, une maquette impressionnante et plus de 3 000 figurines d’à peine 10 cm. Ces bâtisses, on les connaît : il s’agit du camp d’Auschwitz. Et cette foule, elle a un visage. Un visage inoubliable.

Les trois comédiens de la compagnie néerlandaise qui manipulent ces figurines à vue ne cessent de s’activer. Tels des géants, ils enjambent les baraquements, emplissent l’espace de milliers de déportés rassemblés sur des plaques, en déplacent quelques-uns, procèdent par regroupements. Ils s’accroupissent parfois pour filmer à l’aide de caméras miniatures et faire des gros plans d’exécutions ou de scènes de barbarie. L’image diffusée simultanément en fond de scène restitue alors la teneur de la tragédie.

Tous les aspects de la vie au camp – si l’on peut dire ! – sont minutieusement reconstitués : la survie quotidienne comme le meurtre à la chaîne. Quand ils ne se livrent pas aux travaux forcés, des cohortes de prisonniers en pyjama rayé font face aux nazis. Les hommes en uniforme sont beaucoup moins nombreux mais d’une efficacité redoutable, car ils sont partout, pas seulement dans les miradors, d’où la caméra filme aussi l’étendue du désastre. Certains déportés succombent aux coups, d’autres s’écroulent sous les balles, quelques-uns pendent au bout d’une corde, un évadé s’électrocute dans les barbelés, la majorité trépasse dans les chambres à gaz. Parmi les cadavres amoncelés, un corps translucide bouge encore. Un homme charge des charrettes. Un autre met les dépouilles une à une dans les fours crématoires. Un prisonnier ramasse les cendres.

© Hermann Helle

Choisir la Shoah comme thème de spectacle pose toujours la question de sa représentation. Quel choix judicieux que le théâtre d’objets ! Rien de ludique ici. Il ne s’agit pas de jouer avec des soldats de plomb. Les figurines sont en argile et le décor en carton, mais pour mieux figurer l’implacable machine de destruction nazie. Stylisés, les personnages aux mines hébétées, aux corps efflanqués expriment la sidération, l’effroi. Objets et humains tout à la fois. Rien d’empathique pourtant. La froideur est de mise. On ne s’attarde sur aucun personnage en particulier. De cette foule hagarde, les cadres savants et les perspectives changeantes font ressortir des enfants, des vieillards. Quelques hommes isolés résistent tant bien que mal, mais aucun héros ne se détache du lot. L’extermination est de masse. Sa mécanique exposée méthodiquement.

Le parti pris est plutôt celui du documentaire. Le public devient témoin direct des pires atrocités que l’on ait pu infliger à des hommes. Ce travail d’une grande précision laisse néanmoins le spectateur à distance, non pour le préserver, mais pour qu’il ne perde jamais de vue la pire des abominations. Pendant une heure, on ne détourne pas une seule fois le regard. On est littéralement « scotché ».

Le spectacle finit comme il a commencé : sans commentaires ni paroles. Avec un silence quasi religieux dans la salle. Oui, difficile d’applaudir après un tel spectacle ! Restent, bien sûr, de nombreuses questions sans réponses, mais aussi des sons qui résonnent en nous longtemps après la fin de la représentation : les roues grinçantes du train électrique, les coups donnés par les nazis s’acharnant sur un homme jusqu’à son agonie, le bruit de la cuillère qui racle le fond d’une gamelle désespérément vide, le souffle glaçant du blizzard et, enfin, le bruit des avions libérateurs. Et quand la caméra prend de la hauteur pour un plan américain, puis un plan panoramique, ce mouvement se charge d’une symbolique très forte : la fin du cauchemar, une élévation qui rend hommage à tous les morts. De loin, comme de près, ce spectacle est inoubliable. 

Léna Martinelli


Kamp

Compagnie Hotel Modern • Rotterdam

04 90 27 14 31 | télécopie 04 90 85 93 50

info@hotelmodern.nl

www.hotelmodern.nl

Créateurs et acteurs : Herman Helle, Pauline Kalker, Arlène Hoornweg

Création son : Ruud Van der Pluijm

Technique : Joris Van Oosterhout, Saskia De Vries

Théâtre 71 • 3, place du 11-Novembre • 92240 Malakoff

Métro : Malakoff-Plateau de Vanves

Réservations : 01 55 48 91 00

Dans le cadre du festival MAR.T.O.

Du 3 au 6 décembre 2008 à 19 h 30 mercredi et jeudi, à 20 h 30 vendredi et samedi

Durée : 1 heure

16 € | 12 € | 8 €

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