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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 18:06

Portrait de l’acteur en victime


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


L’Étoile du Nord, théâtre municipal et universel, répand ses lumières là haut, dans son XVIIIe arrondissement, à deux pas du marché Guy-Moquet. Au programme : « Minetti » de Thomas Bernhard, mis en scène par Patrick Michaëllis et Guy Lavigerie. La pièce y devient le soliloque furieux d’un vieux comédien au bout du rouleau. Une profession de foi et une performance qui cependant n’évitent pas toujours le piège d’un paradoxal narcissisme, tapi dans cette œuvre complexe.

Pour ce qui est de la pièce elle-même, je vous renvoie à l’article publié ici-même il y a quelque temps (« Qui parle ? »). La mise en scène, quant à elle, se situe cette fois sur deux plans : l’onirique et le politique. De même la scénographie qui comprend : au fond une « zone fantasmatique » où apparaîtront des silhouettes, au centre le hall d’hôtel dans lequel traînent de vieux fauteuils d’orchestre, enfin à l’avant-scène un praticable en fer de lance, forum d’où Minetti lancera ses imprécations.

La sorte de scène qu’on devine au fond laisse un moment espérer que cette relecture jouera sur le côté « théâtre dans le théâtre » de la pièce. D’autant que le décor fait étrangement penser à la salle où il est planté : celle-là même de L’Étoile du Nord ! Mêmes piliers peints en noir mat, mêmes fauteuils de théâtre, miroir, reflets… Fausse piste. On l’oublie donc pour suivre celle plus militante de Patrick Michaëllis. Pour lui, ce Minetti est moins un acteur raté, devenu fabulateur à force de ruminer, qu’un authentique artiste empêché, en fait censuré « par la stupidité », ce monde qui « veut de la distraction ». Lübeck, qui a révoqué son employé-artiste « parce qu’il s’était refusé à la littérature classique », en est d’ailleurs le symbole. Une ville de marchands.

Ce traitement contraint l’acteur, je parle cette fois de Michaëllis, à varier, parfois gratuitement, son propos qui reste un peu toujours le même, du moins dans la première partie. Clamer sa révolte et son amertume inlassablement à la face du monde. Un monde soit obtus (« La société sans classe ne comprend rien. »), soit soûl (« Champagne cul sec et au lit ! »), mais de toute façon pleutre (« Personne aujourd’hui pour se blesser à mort. Nous n’existons que dans une société qui a renoncé à se blesser à mort. »). On frôle le contresens de « l’artiste maudit ». Rappelons que le sous-titre de cette pièce est : Portrait de l’artiste en vieil homme. En vieil homme, pas en manifeste.

« Minetti » | © Jean-François Lange

Le pressentant, la mise en scène a prévu l’intrusion de silhouettes qui viennent ponctuer de leurs pantomimes énigmatiques ce cahier de doléances rabâchées dans le vide. Passage d’un mystérieux visiteur sans visage, puis d’une figure de kabuki, d’un couple de danseurs à tête d’oiseau et ainsi de suite. Les hantises de l’acteur. Je leur préfère la femme qui s’enivre, dont Maryse Ravera fait une infirme tyrannique, indifférente et excédée. Avec cette belle idée de la minerve qui emprisonne son cou et lui fait éructer des sons rauques de bête malade entre chaque lampée de champagne. Un avant-goût de ce qui attend notre pauvre bougre : la mort, bien sûr.

La deuxième partie avec la jeune fille (Sarah Rees), tout en allant dans le même sens, gagne selon moi en profondeur. Patrick Michaëllis en fait d’ailleurs de moins en moins, au point de s’affaler dans son coin pour n’en plus bouger. C’est un titan terrassé, quelqu’un qui a payé cher son intransigeance. Cette fois, on le croit quand il dit : « La société m’a retiré le sol de sous les pieds en me retirant la scène. ». Il ne parle plus à personne. Même pas à la jeune fille, qui, comme tant d’autres adolescents, ne l’écoute pas. Rien n’est cruel comme l’insouciance.

Le côté Krapp (la Dernière Bande de Samuel Beckett), se raccrochant à ses souvenirs gravés sur son magnétophone pour se rappeler qui il est, a enfin rattrapé notre vieil acteur. « Puis ils m’ont fait ce procès, parce que je me suis refusé à la littérature classique. », se remémore Minetti. « La ville de Lübeck m’a sur la conscience. La ville natale a ses enfants sur la conscience. Son lieu de naissance est l’assassin de l’homme. » Il se passe alors une chose très belle. On voit Michaëllis fermer les yeux, comme pour mieux retrouver son texte, devenir peu à peu aveugle à force d’essayer de le paraître. C’est simple et bouleversant. Mieux vaut tard que jamais. 

Olivier Pansieri


Minetti, de Thomas Bernhard

Le Passage-centre de création artistique-Fécamp

www.theatrelepassage.fr

Traduction : Claude Porcell

Mise en scène : Patrick Michaëllis et Guy Lavigerie

Avec : Zbigniew Horoks ou Claude-Bernard Perot, Jean-Marie Lardy, Patrick Michaëllis, Maryse Ravera, Sarah Rees

Scénographie, costumes et masques : Gérard Didier

Création musicale et sonore : Ghédalias Tazartes

Création lumières : Joël Hourbeigt

Régisseur lumière : Laurent Poussier

Régisseur son : Thierry Gaulme

Coproduction Le Passage-Fécamp | Le Préau, centre dramatique régional de Vire

Avec le soutien de l’O.D.I.A. Normandie et de la scène nationale Le Volcan du Havre | en coréalisation avec L’Étoile du Nord

L’Étoile du Nord • 16, rue Georgette-Agutte • 75018 Paris

www.etoiledunord-theatre.com

Réservations : 01 42 26 47 47

Métro : Guy-Moquet

Du 17 mars au 4 avril 2009, mardi, mercredi et vendredi à 20 h 30 ; jeudi à 19 h 30, samedi à 16 heures et 19 h 30

Durée : 1 h 25

14 € | 10 €

En tournée :

23 et 24 avril 2009 au Théâtre de l’Éphémère - Le Mans

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