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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 11:49

Parce que c’était lui,

parce que c’étaient eux (1)


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Ode à l’amitié et à l’art de « s’envoyer en l’air comme ça » (2), « Acrobates » fait feu de tout bois : matière documentaire, composition sonore et visuelle, acrobatie. Un moment d’émotion et de pudeur pour dire la vie malgré l’accident, la vie après la mort, au Monfort.

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« Acrobates » | © D.R.

Acrobate, c’est le nom d’un film d’Olivier Meyrou, l’histoire d’un homme qui savait voler et, un jour, ne le put plus : Fabrice Champion. Tétraplégique, mais acrobate toujours, car « t’arrête pas l’acrobatie comme ça » (2). Acrobates avec un « s », c’est un spectacle, un spectacle au pluriel même. Pluriel des formes et médias employés : la musique et les sons, la vidéo et les corps. Pluriel aussi des hommes qui l’ont conçu : deux acrobates, Matias Pilet et Alexandre Fournier (joliment cités ensemble dans le programme), mais encore le metteur en scène Stéphane Ricordel, Olivier Meyrou pour les images, Sébastien Savine pour la création sonore. Beaucoup d’hommes, donc, des compagnons des Arts sauts, des amis de Fabrice Champion.

De cette mal-aimée des scènes, l’amitié, Stéphane Ricordel et ses compagnons en font bel et bien le centre d’Acrobates. Parce que c’était Fabrice Champion, parce que c’étaient eux, le spectacle a la forme qu’il a. L’ombre de l’ami plane. Il est présent-absent dans tout le dispositif scénographique. Ombre tutélaire au rire magnifique. Le film et la photographie délivrent ses traces, comme cette radio du dos cassé nous montre les séquelles de son accident. Il y a d’abord un film vieilli de répétitions : rouge, orangé (couleurs du temps où Icare volait). Il y a la vidéo d’après la chute. Parfois, on croit discerner dans la pénombre le visage immense de Fabrice Champion, alors que les acrobates paraissent si petits. Parfois encore, la vue se trouble, et l’on ne sait plus à qui est ce corps d’acrobate sur scène : aux vivants ou au mort ?

La voix humaine

Que l’image filmée, capturée, ait un rapport avec l’absence n’est pas une surprise. Mais le son joue ici une partie tout aussi importante. Le spectacle s’ouvre avec la voix si jeune de Fabrice Champion. Elle ne nous lâche plus, comme la main tendue du trapéziste à son compagnon, comme l’enseignement de l’ami déjà grand. On entend ainsi ses mots sur l’acrobate qu’il fut, l’acrobate qui ne renonce pas en lui, sur l’essence de l’acrobatie. En ce sens, le spectacle prend une vraie dimension réflexive et mérite son titre. Par ailleurs, une partition subtile faite de sons et de musiques met en relief certains mots importants, à moins que ce ne soit l’acrobatie qui ne le fasse. On se souviendra de la mélodie terrible du « Je ne peux plus », du jaillissement simultané d’une onomatopée et du bruit de l’eau, par exemple. Enfin, on perçoit de petits bruits insistants de chutes, et de crépitements. Ces sons résistent à la disparition, se superposent à d’autres. Échos indomptables. Ainsi, entre passé et présent, comme entre réalité et virtualité, ici et là-bas, il est difficile de marquer le départ. On se trouve au fond d’une forêt étrange, primordiale, où, minuscules, les hommes sont dépassés, comme les distinctions logiques.

Mais dans le domaine de l’acrobatie aussi, l’amitié a la part belle. Montaigne parle « d’âmes qui se mêlent et se confondent » (3), et c’est ce que l’on voit sur scène. Il y a le grand blond, et le petit brun : contraires et complémentaires, jouant de leurs différences comme d’un ressort comique et d’un pivot pour l’acrobatie. Parfois, ils vont ensemble. Ils sont deux oiseaux perchés sur un toit, deux singes sur la branche, deux athlètes dont les souffles s’accordent. Parfois, ils jouent comme des enfants, ces chevaliers de manga aux superpouvoirs qui fusionnent par les doigts, comme le rappelle Fabrice Champion. « Ils deviennent un bonhomme de deux » : le haut du corps de l’un complète le bas de l’autre. Le corps d’Alexandre ploie sous le corps désarticulé de Matias, ses bras reçoivent son poids. « Jamais » répondait l’un des deux à Fabrice Champion quand ce dernier demandait, certain de la réponse : « Tu ne me laisserais pas tomber ? ». Et cette réponse est inlassablement déclinée dans l’acrobatie, ici.

Que les choses soient une surprise et te touchent

Fait par des artistes qui ne renient pas leurs sentiments, fondé sur une matière documentaire, Acrobates n’est pas un spectacle qui laisse indifférent. La mort, la vie sont trop proches. L’absence y résonne trop fort. L’ellipse, la rupture, le morcellement de la scène expriment tout autant la pudeur que la douleur des artistes. À homme cassé, à fil cassé de la vie, spectacle en discontinuité. Même si on rit, même si on vit et s’entraide sur scène, même si le spectacle n’est pas seulement un hommage, l’émotion s’y invite, et elle est liée à un deuil. C’est comme ça, même si ça ne plaira pas toujours. À la fin du spectacle, on entend ces mots si forts de Fabrice Champion sur l’acrobatie : « Tu décides de ne pas maîtriser les choses pour que, quand elles viennent, ce soit une surprise et qu’elles te touchent ». Et, pour le spectateur, c’est pareil. Il faut se laisser surprendre par le grand talent d’acrobate de Matias Pilet et d’Alexandre Fournier, précis et élégants. Il faut se laisser saisir par les images et les sons parfois saturés, le violoncelle qui tire sur la corde sensible. Et être touché, car « Bien sûr, il y a les guerres d’Irlande et les peuplades sans musique / Mais, mais voir un ami » (4), un acrobate tomber… ». 

Laura Plas


1. Référence à la formule célèbre de Montaigne qui explique son amitié pour La Boétie. Montaigne consacre à cet ami défunt le chapitre XXVIII des Essais.

2. Formule de Fabrice Champion.

3. Formule extraite du chapitre des Essais de Montaigne cité auparavant.

4. Voir un ami pleurer, de Jacques Brel.


Acrobates, de Stéphane Ricordel

Mise en scène : Stéphane Ricordel

Dramaturgie et images : Olivier Meyrou

Avec : Alexandre Fournier et Matias Pilet

Musique : François-Eudes Chanfrault

Création sonore : Sébastien Savine

Scénographie et construction : Arteoh, Side-up Concept et Stéphane Ricordel

Création lumières, vidéo et consultants : Joris Mathieu, Loïc Bontems et Nicolas Boudier (Cie Haut et court)

Monteuse : Amrita David

Régie générale : Simon André

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

– Tramway 3, arrêt Brancion

– Métro 13, arrêt Porte-de-Vanves

– Bus : lignes 58, 62, 89, 191

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Du 22 février au 2 mars 2013, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche les lundis

Durée : 1 h 15 environ

25 € | 16 €

Du 24 septembre au 19 octobre 2013, du mercredi au samedi à 20 h 45 et dimanche à 17 heures, matinée le jeudi 3 octobre à 14 h 30, relâche les jeudis 26 septembre et 10 octobre

À partir de 10 ans

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