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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 16:43

Résister à l’avalanche du pouvoir ?

 

Le théâtre Le Public part à la découverte de l’auteur turc Tuncer Cünenoğlu. Son « Avalanche » est une fable pleine de poésie sur le pouvoir et ses dérives. C’est aussi une joyeuse galerie de portraits à la Kusturica à laquelle il ne manque qu’un accompagnement au violon. Mais, chut, l’avalanche ne doit pas se réveiller !

 

Dans un petit village niché en plein cœur des montagnes, tout est calme, trop calme même. L’avalanche menace, et une loi interdit tout cri ou éclat de voix qui pourrait la provoquer : une avalanche engloutirait le village et ses habitants. Lorsque la fonte des neiges sera entamée, l’avalanche ne sera plus un risque, et les bruits et les chants seront enfin permis. Les étapes de la vie – mariage, nuit de noces et accouchements – sont planifiés d’après ce calendrier. Mais quand une jeune mariée, enceinte et proche de son terme, commence à sentir des contractions avant la date autorisée, la peur se substitue à la raison et le despotisme n’est pas loin. Pour les aînés, pas de doute : il faut alerter le juge, et sacrifier la femme et l’enfant qu’elle porte pour la survie de la communauté…

 

Pour traiter ce sujet, la mise en scène s’appuie judicieusement sur des personnages contrastés et savoureux. Le réveil de la maisonnée est en ce sens éloquent. Car le rideau s’ouvre sur vingt minutes de scène sans une parole. C’était un pari. Il est relevé brillamment, et le ton est donné. Plongé pendant toute la durée du spectacle dans l’intérieur molletonné de cette cabane familiale, le spectateur assiste à tous les gestes du quotidien. Ces gestes, dans leur répétition lente et automatique, révèlent avec délicatesse chaque personnalité.

 

avalanche lou-herion

« Avalanche » | © Lou Hérion

 

Ainsi, la future mère, inquiète, est consciente du poids pesant sur ses frêles épaules. Elle exprime très bien sa culpabilité mêlée d’insoumission. Son mari, d’abord obéissant, voit son courage se réveiller peu à peu. Leurs parents également sont très justes, entre rudesse des montagnes et sensibilité à fleur de peau. Mais la palme revient au couple des grands-parents. Ils ont le détachement des aînés, et des caprices d’enfant. Leurs interventions décalées font mouche. Que ce soit la grand-mère infirme qui se lève en pleine nuit pour aller manger un gâteau, ou le grand père qui radote ses exploits passés, mais s’endort au milieu de son récit, les deux sont irrésistibles.

 

Ces personnages, très bien campés par des comédiens justes et complices au service d’un texte très intéressant, sont la force de cette fable. À travers tous ces personnages, pas forcément égoïstes, pas forcément héroïques, l’auteur montre que chacun est responsable, même et surtout de ne rien faire contre l’injustice. Ici, la nature est l’alibi d’une idéologie douteuse où tout se confond : la loi, le bien commun, la dictature. Les erreurs passées sont recouvertes d’un manteau de tradition qui les excuse et minimise leur barbarie. Et le mal se perpétue sous prétexte de stabilité. Toute ressemblance avec des régimes totalitaires existants n’est nullement fortuite. Tuncer Cünenoğlu prend le spectateur à partie : laisser faire le despotisme, c’est participer. Ne pas se révolter, c’est contribuer. Alors, il faut refuser l’abattement : la liberté, dans chaque acte, chaque jour, est possible. Avalanche ou non, partout, l’espoir ne se murmure pas : il se crie. 

 

De notre correspondante à Bruxelles

Cécile de Palaminy

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Avalanche, de Tuncer Cücenoğlu

Traduit par Valérie Gay-Aksoy

Texte édité aux éditions L’Espace d’un instant-Maison d’Europe et d’Orient

Mise en scène : Isabelle Gyselinx

Assistante à la mise en scène : Tatjana Pessoa

Avec : Bernard Graczyk, Bernadette Riga, François Sikivie, Catherine Mestoussis, Sarah Brahy, Julien De Broeyer, Donatienne Decoster, Henri Monin, Micheline Zanatta, Rolf Biesmans, Alexis Garcia, Benjamin Vanesch

Scénographie et costumes : Zouzou Leyens

Création lumière : Manu Deck

Création son : Pierre Dodinval

Coproduction du Théâtre de La Place-centre dramatique de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, Centre européen de création théâtrale et chorégraphique, du théâtre Le Public et du Théâtre de Namur, avec le soutien du Centre des arts scéniques

Théâtre Le Public • 64/70, rue Braemt • 1210 Bruxelles

Réservations : +32 (0)800 944 44

www.theatrelepublic.be

Du 2 au 27 mars 2010, du mardi au samedi à 20 h 30

Durée : 1 h 50

22 € | 20 € | 8 € | 7 € | 3 €

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