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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 21:35

T’as beau pas être beau


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


À La Loge, nouveau lieu transdisciplinaire situé à Paris dans le XIe arrondissement, Laurent Bazin crée « Dysmopolis », une pièce qui interroge les métamorphoses du corps permises par la chirurgie plastique, et sonde la tyrannie de la beauté que génère notre société de l’image. Beaucoup d’ambitions affichées et de moyens conjugués pour un spectacle qui ne tient pas toutes ses promesses.

Derrière ce titre à l’étymologie bancale – qui joue sur dysmorphie (« malformation ») et polis (« la cité ») – se cache le monde futuriste et cauchemardesque imaginé par Laurent Bazin. Un monde sur lequel règne un grand groupe industriel qui exerce une sorte de chantage permanent à la beauté. Plusieurs histoires se mêlent et s’entrecroisent : un jeune homme subit une greffe de visage. Une jeune femme attend l’opération promise par une émission de télé-réalité. Un chirurgien mégalomane est obsédé par sa mission (« La beauté ça se décrète, la beauté ça s’affirme »). Un superhéros justicier, tout droit sorti d’une b.d., a le pouvoir de donner à chacun le visage qu’il mérite. On évoque aussi le destin de l’empereur Justinien II, l’homme au nez d’or…

Le projet de l’auteur est original. Son but n’est pas, ou pas seulement, de dénoncer les excès d’une société où chacun voudrait coller au plus près des canons de beauté en vigueur. Il veut montrer que dans le procédé même de la chirurgie plastique se joue quelque chose de notre rapport complexe à la beauté et à la laideur. Parfois, le propos sonne juste, comme lorsque le texte pointe l’anti-intellectualisme inhérent à une société qui voue un culte à l’apparence. Ou lorsqu’il fait du chirurgien, « l’homme aux gants », un démiurge moderne, figure inquiétante cherchant à dupliquer sa propre image à travers ses patients. Ou encore lorsqu’il interroge la perte d’identité résultant de ces métamorphoses du corps.

Esthétiser la mutilation

On ne peut donc pas taxer Laurent Bazin de simplisme. Et sa façon de révéler la fascination exercée par le corps monstrueux a même quelque chose de troublant. Cependant, les rapprochements constants qu’il établit entre chirurgie réparatrice et chirurgie esthétique (même si la seconde découle historiquement de la première) mettent assez vite mal à l’aise. Certes, il s’agit bien dans les deux cas de corps remodelés, mais traiter sur le même ton des Gueules cassées de la Grande Guerre et de la télé-réalité rend le propos assez confus. Cette façon d’esthétiser la mutilation sans rien dire de la souffrance des corps blessés paraît bien, pour le coup, quelque peu intellectualiste.

dysmopolis svend-andersen

« Dysmopolis » | © Svend Andersen

D’autre part, et c’est plus ennuyeux, si certaines trouvailles visuelles sont fortes, comme ce personnage de la Vierge au Botox, sorte de créature hybride aux frontières de l’humain, il faut bien avouer que pour le reste le spectacle déçoit. L’intention pluridisciplinaire – incluant un travail sur les masques, mais aussi les images et les sons – est louable, mais ne donne pas lieu à des réalisations très convaincantes. Les masques sont loin d’être tous réussis. La scénographie, entre ombres chinoises et praticables empilables, n’a rien d’innovante, et la semi-obscurité dans laquelle baigne tout le spectacle n’évoque rien d’autre qu’une solennité assez prétentieuse. Quant au travail vocal, il paraît plutôt gratuit et n’ajoute pas grand chose au projet.

Zapping permanent

En outre, la narration elle-même tombe dans un travers des plus répandus. Elle ne cesse en effet de nous faire passer d’une histoire à l’autre à toute vitesse, le spectacle consistant finalement en une succession de brèves saynètes. Plutôt que de donner du rythme, ce zapping permanent rend le propos décousu et égare le spectateur, qui se demande souvent de quoi on est en train de parler. Le texte tombe par ailleurs plus d’une fois dans la facilité (« Je ne veux pas rester vieille au nom de tes vieilles idées… »).

Dysmopolis pose des questions, mais ne fait qu’effleurer son sujet et finit par lasser, faute d’un réel substrat dramatique. Les personnages paraissent tout le long artificiels, et les comédiennes ne parviennent jamais à faire croire aux situations qu’elles jouent, tout simplement parce que leurs rôles manquent de consistance. 

Fabrice Chêne


Dysmopolis, un spectacle écrit et mis en scène par Laurent Bazin

Compagnie Mesden

Assistante à la mise en scène : Chiara Collet

Avec : Audrey Bonnefoy, Ava Hervier, Célia Kirche, Céline Toutain

Scénographie : Bérangère Maulot

Masques et accessoires : Manon Choserot

Création sonore : Alicya Karsenty

Lumière : Sissi Guoi

Création vidéo : Yragael Gervais

Musique : Nicolas Beguet-Guerrero

Univers photographique : Svend Andersen

Création graphique : Gabriel Quillacq

www.dysmopolis-leblog.com

La Loge • 77, rue de Charonne • 75011 Paris

Métro : Charonne, Bastille, Ledru-Rollin

www.lalogeparis.fr

Réservations : 01 40 09 70 40

Du 2 au 25 mars 2010, les mardi, mercredi, jeudi à 21 heures

Durée : 1 h 40

14 € | 10 €

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