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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 14:35

La fiction, comme opium
de la douleur


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Dans le cadre du Tandem entre Buenos Aires et Paris, le Théâtre du Rond-Point nous offre l’occasion de découvrir pour quelques jours « el Tiempo todo entero », une réécriture de « la Ménagerie de verre » de Tennessee Williams. Une occasion à saisir tant pour la finesse de l’écriture et de la mise en scène de Romina Paula que pour l’interprétation juste des jeunes comédiens argentins. Tout se passe ici presque entre les mots, un ange parfois passe sur le plateau : silence, temps, douleur…

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« el Tiempo todo entero  » | © Xavier Martin

Comment monter une œuvre qui nous est chère, mais dont les droits sont prohibitifs ? C’est la question que s’est posé Romina Paula quand elle a voulu mettre en scène la Ménagerie de verre de Tennessee Williams. El Tiempo todo entero est né de cet obstacle pratique qui recélait en réalité la liberté de la création. De fait, de la Ménagerie, on retrouve bien le personnel : un frère et une sœur, leur mère et un ami du frère, qui pourrait devenir un prétendant pour la sœur. On retrouve encore une atmosphère oppressante, des tensions et surtout des solitudes qui se croisent ou se cognent. Mais le modèle est présent/absent : assez présent pour que l’on se mette à rêver aux similitudes et aux divergences, assez absent pour que l’on puisse voir la pièce sans aucune référence au modèle et avec la certitude d’être face à une œuvre originale. C’est un peu comme si le modèle était une figure tutélaire mais passée du côté du rêve, comme les pères absents dans les deux œuvres.

On se fourvoierait donc si on cherchait dans el Tiempo todo entero, version argentine de la pièce de Tennessee Williams. D’ailleurs, d’une certaine manière, les premiers mots de la pièce nous mettent en garde contre cette tentation. Antonia (réécriture de Laura) converse avec son frère Lorenzo sur « l’esprit mexicain » en développant une théorie cocasse des climats criminels : aux Mexicains sanguins, le couteau, aux Argentins, les armes à feu. Non, el Tiempo todo entero ne change pas de latitude mais de temps, et ce, selon diverses acceptions.

La pièce de Williams s’ancre résolument dans une époque : celle de l’industrialisation et « l’esclavage ouvrier », celle des immeubles qui poussent « comme des verrues » pour faire face à l’exode rural. Le monde de Scarlett O’Hara, celui dans lequel vivait la mère de la Ménagerie s’est aboli. El Tiempo todo entero ne propose pas une reconstitution de ce temps, mais ouvre une fenêtre sur le nôtre. Dans cet aujourd’hui, les rapports familiaux, les tensions et les solitudes ont une autre couleur. Antonia préfère se connecter à Internet plutôt que de sortir dans la rue. Lorenzo n’a pas à subir de pressions de sa mère au point de vue économique : celle-ci gagne assez pour que ses grands enfants restent encore à la maison à leur âge sans véritablement se soucier de travailler. D’ailleurs, les notions de travail, de temps perdu, de temps libre, sont devenues problématiques. Les querelles sont larvées, tout est plus refoulé jusqu’aux sentiments qu’éprouve Antonia pour son frère.

La douleur dans une déflagration finale

Surtout, comme le titre l’indique, la pièce travaille autrement la matière du temps. Dans la Ménagerie de verre, la pièce baigne dans le clair-obscur du souvenir de Tom (le fils). Présent et passé se juxtaposent. En apparence, il y a quelque chose de plus classique dans el Tiempo todo entero : nous vivons un seul temps, assez resserré, celui de la soirée qui précède l’annonce du départ de Lorenzo. Dès l’ouverture, l’aveu à venir confère une tension, presque une dimension tragique à chaque instant. On ne voit rien venir, il ne se passe presque rien, mais on est averti dès le début, et Antonia le pressent elle-même en se passant en boucle le tube de Marco Antonio Solis : Si no te hubieras ido. La douleur peut alors déferler dans une déflagration finale, comme mise en valeur par l’apparente atonie de ce qui a précédé. Romina Paula parle, elle, de mélodrame, et il y a de cela, et assumé, ce qui est assez beau.

Mais l’atonie elle-même est intéressante. Les personnages vivent dans un temps à la fois abstrait et palpable : Antonia a choisi le temps que les autres nomment perdu. Elle entraîne Lorenzo, parfois à son corps défendant, dans le délire de la fiction. Et ce dernier, s’il semble résister et vouloir échapper à ce chant des sirènes (on ne s’étonnera pas de l’importance de la musique dans la pièce) par son départ, refuse en même temps d’affronter la rupture en s’abîmant dans la lecture de Moby Dick. La fiction, comme opium de la douleur, c’est aussi ce que raconte la pièce. Ce qu’elle nous fait ressentir surtout sans jamais le souligner. Tout ce qui est important affleure dans les flots de paroles, et surtout dans les répétitions et les silences, les échanges inaudibles à cause de la musique, les regards sans sous-titrage.

L’art de l’ineffable

Tout cela tient à l’intelligence de la mise en scène, mais aussi par le talent des comédiens. Le violent chagrin d’Antonia, chagrin de l’enfant arraché des verts paradis des amours enfantines, est magnifiquement incarné, mais celui de Lorenzo, rentré, ne l’est pas moins. Esteban Bigliardi semble en effet frappé de torpeur durant toute la pièce, bête et lucide en même temps, désespéré par la catastrophe qu’il pourrait, qu’il va provoquer. Pas un geste de trop, mais un regard. Quant à Esteban Lamothe, il campe un de ces personnages qui se révèlent tout à coup, comme si la banalité n’avait été que la coquille de l’humanité. Tout en nuance et en retenue, il est le courant d’air qui passe dans une pièce étouffante. Grâce à la mise en scène de Romina Paula, Pilar Gamboa et lui offrent une des scènes d’amour les plus justes, les plus charmantes qui soient. L’art de l’ineffable, le sens des gestes à peine esquissés, c’est ce qui vaut, dans el Tiempo todo entero, le détour. 

Laura Plas


El Tiempo todo entero, de Romina Paula

Traduction : Christilla Vasserot

Compagnie El Silencio

Mise en scène : Romina Paula

Avec : Esteban Bigliardi, Pilar Gamboa, Esteban Lamothe, Suzana Pampín

Scénographie : Alicia Leloutre et Matías Sendón

Lumières : Matías Sendón

Production Cie El Silencio, production déléguée Théâtre du Rond-Point/Le Rond-Point des tournées, coproduction Festival d’automne à Paris, représentant en Europe Judith Martin/Ligne directe

Avec le soutien de l’O.N.D.A.

Manifestation organisée dans le cadre du Tandem Paris-Buenos-Aires 2011, mis en œuvre par l’Institut français et la ville de Buenos-Aires et soutenu par la ville de Paris, le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture et de la Communication

www.tandem2011.com

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21

Site du théâtre : www.theatredurondpoint.fr

Du 6 au 24 décembre à 18 h 30, relâche les lundis

Durée : 1 h 30

29 € | 25 € | 20 € | 16 € | 14 € | 10 €

Durée : 1 h 30

En espagnol surtitré en français

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