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18 avril 2010 7 18 /04 /avril /2010 18:04

L’amour : un jeu de Fréchette


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Carole Fréchette (qui a reçu le prix de la Francophonie décerné par la S.A.C.D. en 2002) est un auteur québécois très joué depuis quelques années. « Jean et Béatrice » a été créé pour la première fois en France en 2003. Dans la salle intimiste de l’Aktéon Théâtre, la mise en scène sobre d’Irène Barriquault tire le meilleur parti possible de ce huis clos amoureux plein de fantaisie.

Béatrice mange des pommes, assise sur un vieux fauteuil en cuir posé sur des dictionnaires. Vieille fille plutôt excentrique, elle vit entourée de flacons de toutes tailles et de livres anciens. Elle se prétend la richissime héritière d’un magnat des poubelles en plastique, mais on la devine bien vite quelque peu mythomane. Comme elle s’ennuie ferme, elle a fait paraître une petite annonce qui lui amène régulièrement des hommes dans son trente-troisième étage sans ascenseur. Mais comme elle a peur de l’amour, elle leur impose des « épreuves » si difficiles que tous échouent à la première tentative.

C’est alors qu’arrive Jean, chasseur de primes, très intéressé par la « récompense substantielle » qu’il n’imagine que sous forme sonnante et trébuchante, obsédé qu’il est par « les billets de vingt ». Il viendra facilement à bout des trois épreuves imposées par la belle (qui veut être tour à tour, comme il se doit, captivée, émue et amusée). Les deux personnages peuvent alors commencer à se découvrir mutuellement, et se poser les vraies questions : peut-on tout se dire ? Peut-on s’intéresser à l’autre ? À ses histoires ? À sa vérité ?

jean-et-beatrice irene-barriquault

« Jean et Béatrice » | © Irène Barriquault

Le propos de Carole Fréchette pourrait paraître convenu : l’éternel malentendu, l’impossible rencontre entre la femme trop sentimentale (« qui a mal au ventre et qui voudrait aimer quelqu’un ») et l’homme égoïste et intéressé, on a l’impression de les connaître par cœur. Le spectateur pourtant se sent concerné par l’histoire de ces deux êtres en apparence si peu faits l’un pour l’autre. L’auteur a en effet eu l’habileté de donner à la pièce la forme d’une fable empruntant de nombreux éléments à l’univers du conte, sans négliger pour autant la comédie et le drame. Si le texte tombe à certains moments dans la facilité (« Je ne pleure pas, c’est une poussière que j’avais dans l’œil »), il n’en réserve pas moins son lot de surprises et parvient, par sa poésie, à transcender le cliché.

Le spectacle vaut ainsi surtout par son mouvement. Dans la deuxième partie, plus intéressante que la première, ces deux êtres qui se coupaient sans cesse la parole apprennent à s’écouter et partent en quête d’un amour aussi improbable qu’un Graal. D’incompréhensions en rapports de force, la pièce ménage un crescendo savant jusqu’à une « scène de ménage » aussi violente que parodique, assez irrésistible par son côté paroxystique. Certaines expressions typiquement québécoises nous rappellent d’où vient l’auteur, et certaines trouvailles de mise en scène sont particulièrement réussies, comme ces étranges petits intermèdes de quelques secondes lorsque Béatrice s’endort soudain mystérieusement.

Cette femme, qui doit son prénom à un ouragan, ne tient pas en place. Elle est aussi mobile et légère que son partenaire est monolithique et introverti. Marie-Aline Roule prête au personnage sa grâce et son énergie. Elle est rayonnante en femme qui se dépouille des artifices de la séduction au moment même où elle a la révélation de l’amour. Son jeu aussi maîtrisé qu’intense fait mouche. Vincent Demoury n’est pas en reste et se montre lui aussi très convaincant dans le rôle de l’homme moderne enfermé dans sa solitude, prêt à tout pour préserver son indépendance. 

Fabrice Chêne


Jean et Béatrice, de Carole Fréchette

Texte publié chez Actes-Sud Papiers

Mise en scène : Irène Barriquault

Avec : Marie-Aline Roule et Vincent Demoury

Aktéon Théâtre • 11, rue du Général-Blaise • 75011 Paris

Réservations : 01 43 38 74 62

www.akteon.fr

Du 14 avril 2010 au 17 juin 2010, les mercredi et jeudi à 20 heures

Durée : 1 h 10

16 € | 10 €

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