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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 22:22

Victoire par chaos


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Le Théâtre de la Cité-Internationale sens dessus dessous ? La cause de ce joyeux bordel tient à la créativité foldingue et faussement foutraque de Camille Boitel. Dans un décor de récup’ qui ferait verdir d’envie Jean-Pierre Jeunet, six acrobates-bricoleurs s’amusent à chorégraphier le chaos. Leurs cascades décapantes et l’exploration poétique des petites névroses libèrent une furieuse énergie et procurent une joie intense.

Une chambre modeste composée d’un joli bric-à-brac accueille une jeune-fille aux épaules tombantes. Ses clés glissent de ses mains : jusqu’ici tout va bien. Elle s’assoit ensuite sur une chaise, qui s’effondre, entraînant dans sa chute tout le mobilier dans une montée en puissance redoutable. La faute à pas de bol. Franchement, il y a de quoi aimer frénétiquement ces loosers abandonnés des dieux que met en scène Camille Boitel, ces Jobs des temps moderne victimes de la loi de l’emmerdement maximum. Chaque microaccident grossit exponentiellement jusqu’à ce que tout bascule autour de lui. Les dominos tombent les uns après les autres, ne laissant dans leur chute que foutoir et désolation.

La jouissance cathartique libérée par un tel déferlement de catastrophes est totale. Les petits tracas du quotidien sont balayés par une logique d’amplification des plus revigorantes. L’environnement y fait figure d’éponge, et reflète toutes les petites névroses de ces drôles de clowns désaxés. Ainsi, l’homme penché habite un décor de guingois, fait à son image. Formant un angle de 60 degrés avec le sol, il tente en vain de faire des gestes simples dans un univers qui suit la ligne oblique de son corps. Une équipe d’acrobates invisibles le soutient, le tire, le pousse, en utilisant tout un attirail d’objets insolites allant du manche à balai à la brouette à pédales pour le maintenir dans cet état, avant de le chasser du plateau.

Un souffle de folie totalement émancipateur

Cette thématique de la manipulation invisible, du subi, traverse les saynètes avec une exagération fantasque. Et, si la loupe est posée sur les tribulations anxiogènes de personnages déviants, le grossissement hyperbolique des situations contient un souffle de folie totalement émancipateur. Les effets de plus en plus casse-cou et désespérés allument dans la salle des rires incrédules. Jusqu’où iront-ils ? Avec un Camille Boitel aux commandes, rien ne semble impossible : les maisons tremblent, les rideaux dansent, les têtes se cachent dans les tiroirs et – clou poétique du spectacle – les femmes sont en apesanteur. On ne serait pas même étonné de voir le plafond du théâtre se fendre pour laisser s’envoler ce brin de femme en lévitation.

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« l’Immédiat » | © Vincent Beaume

Le décor est vivant, mouvant, superbement pensé. Dans cet heureux bazar d’objets recyclés, on trouve de tout : des commodes magiques, des cannes à pêche pour fainéant, et des machines extravagantes. Autre trouvaille géniale : des gamelles de lumière pendent au bout de longues perches et sont animées par les acrobates en personne. Ces petites lanternes intelligentes suivent les personnages comme une ombre et ajoutent à ce sentiment de volatilité de l’instant.

La mise en scène de Camille Boitel fourmille d’idées nouvelles et passe les influences au mixer. Son univers lorgne du côté de l’artisanat poétique d’un James Thierrée ou de l’inventivité burlesque d’un Jérôme Deschamps ou d’une Macha Makeïeff, sans jamais les copier. Il développe un style et une syntaxe qui prend ses distances avec le pur exploit de cirque pour faire naître une forme de poésie chaotique et jubilatoire, une antiperformance pour cascadeurs kamikazes.

Cerise sur le gâteau : les interprètes semblent savoir tout faire. Danser, bricoler, chanter, jouer, voler et chevaucher du mobilier branlant. Cette troupe incroyable porte un spectacle au tempo d’enfer qui fait voler tous nos petits soucis en éclats et qui recueille les bravos d’un public gonflé de joie. 

Ingrid Gasparini


L’Immédiat, de Camille Boitel

Mise en scène : Camille Boitel

Avec : Marine Broise, Aldo Thomas, Pascal Le Corre, Camille Boitel, Jérémy Garry, Jacques-Benoît Dardant

Assistante : Alice Boitel

Construction : Benoît Finker (et lumières), Thomas de Broissia, Martin Gautron, Martine Staerk

Production et diffusion : Si par hasard

Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

www.theatredelacite.com

Réservations : 01 43 13 50 50

Du 7 au 31 janvier 2010

Les vendredi et samedi à 20 h 30, le jeudi à 19 h 30 et le dimanche à 17 h 30

Durée : 1 heure

10 € | 14 € | 21 €

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