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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 15:20

Les ailes du désir
selon Sivadier


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Quelques jours après Pâques, Jean-François Sivadier livre au public des Ateliers Berthier un petit miracle théâtral savamment intitulé « Noli me tangere » : cette phrase latine a été prononcée par le Christ ressuscité le surlendemain de la Pâque. D’après la Bible, celui qui n’est pas encore un dieu dit à Marie de Magdala, qui tente de le toucher afin de s’assurer de son existence : « Ne me touche pas, ne me retiens pas ». Certes, la dernière création de Sivadier ne met pas en scène le Christ. Mais elle réécrit un épisode plus anecdotique des Évangiles, en s’inspirant avec passion de Wilde, Flaubert et Shakespeare : Hérode désire Salomé qui aimerait toucher Jean-Baptiste qui désire Dieu… Autant d’élans contradictoires qui mènent nécessairement à l’explosion (de rires) !

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« Noli me tangere » | © Brigitte Enguérand

Après avoir tourné en dérision le monde de l’opéra et adapté plusieurs pièces du répertoire, Sivadier monte une intense et truculente comédie biblique de son cru, avec l’aide d’une partie de l’équipe de la Dame de chez Maxim. La fable a lieu en l’an 27, dans le royaume de Judée qui est sous tutelle romaine. La révolte gronde. Alors que Iokanaan (Jean-Baptiste) prophétise dans le désert, que le peuple songe à renverser le pouvoir, le préfet Ponce Pilate (envoyé par l’empereur Tibère) apporte comme cadeau d’anniversaire au tyran Hérode, l’enchanteresse Salomé…

De l’épisode biblique, Sivadier retient évidemment la danse de Salomé et la promesse de son beau-père, le roi Hérode, de lui donner tout ce qu’elle voudra (en l’occurrence la tête de Jean-Baptiste). Mais sa Salomé, outre qu’elle s’inspire de la pièce éponyme de Wilde (découverte avec Didier-Georges Gabily) ou du conte Hérodias de Flaubert, trouve surtout sa source dans le tableau de Moreau et devient une figure à la fois plus charnelle et plus politique. Iokanaan est transformé en chantre de la révolution, en incarnation d’un contre-pouvoir préoccupé par la pureté et la liberté humaines. Le personnage historique de Ponce Pilate se métamorphose en homme de communication politique très actuel, aux allures de gourou mélancolique. Enfin, Hérode et Hérodias symbolisent le couple de tyrans corrompus, tel qu’il existe dans de nombreux gouvernements de l’Antiquité à nos jours.

À cette liste de personnages, Sivadier ajoute un ange Gabriel qui rappelle celui de Wim Wenders, un révolutionnaire déterminé et aimé de Salomé (Narraboth), un espion-bouffon au service de Pilate, et surtout, la troupe (très shakespearienne) de comédiens amateurs qui jouent un miracle du Christ, le soir de l’anniversaire d’Hérode. Noli me tangere se trouve ainsi traversé de voix, de textes, d’œuvres d’art et d’échos à l’actualité. Une agrégation de références si miroitante permet de brasser avec intelligence et inventivité des sujets aussi divers que la politique, le désir, le religieux, le théâtre.

Alors certes, le texte contient des clichés, des métaphores attendues et quelques bavardages. On ne peut pas dire que Sivadier invente une écriture, une langue inédite. La sienne vaut surtout par sa polyphonie (et en particulier à ses emprunts heureux au Songe, à Jules César et à Hamlet de Shakespeare). En revanche, il invente, avec et pour sa famille d’acteurs, une écriture scénique de grande qualité, un spectacle dont l’articulation texte, comédiens et scénographie s’avère époustouflante.

Dans un décor à la fois brut, faussement bricolé et mobile (sol dallé, draps tendus, panneaux de bois qui se déploient pour former des colonnes de style romain, bassins et bustes de Pilate), les comédiens, vêtus de costumes modernes mais auréolés de symboles comme des ailes, une toge ou une perruque, s’agitent dans un climat de tension et de fête. La désarmante Nadia Vonderheyden déploie ainsi des effets spéciaux pour mieux dissimuler l’amnésie de son personnage d’ange. Elle rêve de pouvoir pleurer, d’être humaine ; évoque vaguement l’arrivée du « ressusciteur, fils à Joseph », avant de constater qu’elle est inutile. Bref, elle passe avec virtuosité d’un registre comique, voire burlesque, à un ton pathétique.

Et à ce jeu-là, c’est sans conteste Nicolas Bouchaud qui se distingue le plus. Il campe tour à tour un Ponce Pilate à la langue de bois et au costume blanc de communicant, à la fois autoritaire et déprimé, et un comédien amateur ridicule qui rêve d’incarner tous les rôles d’une même pièce. Son talent comique irradie dans les deux rôles. Les acteurs qui interprètent la troupe amateur censée jouer à l’anniversaire d’Hérode sont d’ailleurs tous excellents et produisent les moments les plus savoureux du spectacle. La satire de la répétition théâtrale ou la représentation bouffonne devant la cour sont attendues mais tellement jouissives ! Ces scènes où le rire éclate alternent, dans les trois mouvements de la pièce, avec des séquences clés où règne une tension inouïe entre Salomé, Hérode et Iokanaan, sur fond d’émeute populaire.

Marie Cariès interprète avec finesse une Salomé ambiguë. Révolutionnaire, elle cherche à se venger d’Hérode qui a laissé l’honneur de la Judée être bafoué par « l’Aigle de César », qui a ravagé sa patrie et tué son père. Femme de chair, elle veut prouver à Iokanaan que seule existe la vie terrestre, que le présent, les désirs comptent davantage qu’un hypothétique « royaume de Dieu dans le désert ». Voilà pourquoi elle veut toucher ce prophète qui est déjà « ailleurs ». Et dans cette lutte très claudélienne entre désir de Dieu et désir charnel, c’est Salomé qui gagne. Même si tout explose à la fin et que le sable s’écoule du ciel… Le sel de la pièce réside bien dans cette problématique du désir, de l’ici-bas, du présent. Questions éminemment théâtrales que traite Sivadier pour notre plus grand plaisir. 

Lorène de Bonnay


Noli me tangere, de Jean-François Sivadier

Texte paru aux Solitaires intempestifs

Avec la collaboration artistique de Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit, Nadia Vonderheyden

Texte et mise en scène : Jean-François Sivadier

Assistante à la mise en scène : Véronique Timsit

Avec : Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Marie Cariès, Charlotte Clamens, Vincent Guédon, Éric Guérin, Christophe Ratandra, Nadia Vonderheyden, Rachid Zanouda

Scénographie : Jean-François Sivadier et Christian Tirole

Costumes : Catherine Coustère

Coiffures et perruques : Chantal Gabiache

Lumière : Philippe Berthomé, assisté de Jean-Jacques Beaudouin

Son : Jean-Louis Imbert

Travail chorégraphique : Maud Le Pladec, Latifa Laâbissi

Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier • angle de la rue Suarès et du boulevard Berthier • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.eu

Du 27 avril au 22 mai 2011 à 20 heures, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 45

28 € | 6 €

En tournée :

– Toulouse / T.N.T., 25 au 27 mai 2011

– Festival de Tampere / Finlande, août 2011

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commentaires

E

"On ne peut pas dire que Sivadier invente une écriture, une langue inédite". Et c'est tant mieux ! Si l'on pense simplement aux dramaturges ayant proposé un spectacle inventif cette année a
l'Odeon, on de souvient avec horreur du Vrai sang de Novarina, et avec un peu d'indifférence de Ma chambre froide de Joel Pommerat. Alors que cette pièce qui entremêle avec brio références
théâtrales et artistiques extra-théâtrales ; drame, satyre et comédie ; thématiques authentiquement antiques et/ou bibliques et résonances contemporaines, servie par une distribution d'acteurs plus
brillants les uns que les autres (a l'exception de "Salomé", un cran en dessous des autres) et une mise en scène sobre mais toujours a propos est une véritable création sur le plan du fond plutôt
que sur celui de la forme. Une qualité a laquelle devrait réfléchir beaucoup de dramaturges contemporains !


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