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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 23:53

Étrange étrangeté


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


L’Amérique latine est à l’honneur au Théâtre des Quartiers-d’Ivry : des projections, des rencontres et la trilogie « Ouz »-« Ore »-« Ex » de l’Uruguayen Gabriel Calderón. L’occasion de se faire bousculer par un théâtre étrange et étranger qui interroge le monde avec des formes déjantées de séries B.

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« Ouz » | © Nabil Boutros

Après avoir monté Antigone en collaboration avec le Théâtre national palestinien, Adel Hakim ouvre une nouvelle fenêtre sur le monde en intégrant à la programmation du Théâtre des Quartiers-d’Ivry trois pièces uruguayennes. Les deux qu’il met en scène, Ouz et Ore, donnent déjà un aperçu de l’univers déjanté de leur jeune auteur, Gabriel Calderón.

Ouz serait une tragédie, Ore, une comédie (mais c’est très relatif). Ouz raconte comment va échoir le destin de Job à une mère qui se prend pour Moïse. Ore met une famille traumatisée par la dictature aux prises avec une invasion extraterrestre. Apparemment, pas de rapport… et pourtant. Dans les deux cas, c’est une famille qui est mise en scène : des parents aux mains rouges de sang, des enfants victimes… et/ou bourreaux. Et ces familles sont les caisses de résonance d’autre chose qui les dépasse : une organisation politico-militaire, une société religieuse.

De fait, si on s’intéresse au continent latino-américain, on reconnaît des problématiques : dictature, pesanteur de cette histoire sanglante sur les nouvelles générations, qui se situent entre l’amnésie bienheureuse et le devoir (étouffant ?) de mémoire. On retrouve aussi le carcan de la famille, et le poids de l’Église catholique… Face à ces pouvoirs, Calderón emploie la dynamite. Les genres sont malmenés, les registres mêlés sans vergogne. Certains penseront à Copi, d’autres aux mises en scène que Martial di Fonzo Bo a pu présenter de pièces de Rafael Spregelburd comme la Paranoïa, la Panique, la Connerie.

« Too much or not too much » ?

Ce théâtre est donc loin d’être évident pour nous. Il peut sembler « too much », semble parfois ne vouloir rien dire (et évidemment, ça n’apporte pas de réponse). Quand dans Ouz, le personnage du boucher revenu à chaque fois avec des doigts en moins se retrouve embêté pour compter, quand un fils est mutilé chaque fois plus gravement par sa folle de mère, on s’offusque ou… on rit. Quand le prêtre est pédophile, le père transsexuel par amour (très hétérosexuel), que l’homophobe se met à jouir du viol dont il a été victime, alors, bien sûr, tout se brouille. Voilà du grand-guignol sanguinolent et subversif. Quant à Ore, avec ses extraterrestres, il nous tire vers la série B, si ce n’est vers le mélodrame (avec amours interdites, violons sirupeux ou chansons de Françoise Hardy). Foin du premier degré !

On aime ou pas. Ce qui est sûr, c’est que les comédiens n’appartiennent pas, eux, à une série B. Avec leurs personnages improbables, mutants, Ouz et Ore leur offrent une gageure en même temps qu’un terrain d’expérimentation. D’ailleurs, voir les deux pièces permet de prendre la mesure de leurs potentialités. S’ils sont des fantoches hystériques dans le grand-guignol d’Ouz, dans Ore, ils côtoient le tragique. C’est le cas, par exemple, de Louise Lemoine Torres, Matthieu Dessertine ou Philippe Cherdel. Quant à Eddie Chignara (en mari caméléon) et Lara Suyeux (perverse polymorphe ou extraterrestre), ils font un vrai travail de composition. Ana Karina Lombardi, dans ses petits rôles apporte, elle, une vraie fraîcheur au diptyque.

Le spectateur comme caisse de résonance du monde

Curieux des autres théâtres, Adel Hakim n’a pas cherché à désamorcer les explosifs Calderón. Si la scénographie est aussi dépouillée que de coutume (et assez pertinente), le son souvent très (trop) fort, la direction d’acteur induit un jeu survolté. Cela exige du spectateur un effort : à son tour, il doit se faire caisse de résonance, accepter d’être secoué par le rire, ou les hoquets de terreur. Il lui faut attraper au vol des bribes dans un texte machiavélique et aussi brouillé que le monde. Cap ou pas cap ? À vous de voir… 

Laura Plas


Ouz et Ore, de Gabriel Calderón

Traduction : Françoise Thanas

Mise en scène : Gabriel Calderón en collaboration avec Adel Hakim

Avec : Véronique Ataly, Anthony Audoux, Philippe Cherdel, Bénédicte Choisnet, Eddie Chignara, Étienne Coquereau, Matthieu Dessertine, Louise Lemoine Torres, Ana Karina Lombardi, Lara Suyeux

Scénographie et lumière : Yves Collet

Costumes : Dominique Rocher

Vidéo : Matthieu Mullot

Studio Casanova • 69, avenue Danielle-Casanova • 94200 Ivry-sur-Seine

Métro : ligne 7, arrêt : Mairie-d’Ivry

R.E.R. : ligne C, station : Ivry-sur-Seine

Réservations : 01 43 90 11 11

Site du théâtre : http://www.theatre-quartiers-ivry.com

Courriel de réservation : http://billetterie.theatre-quartiers-ivry.com

Du 18 mars au 14 avril 2013, Ore le lundi 18 mars à 19 heures, les mercredis à 20 heures, les vendredis à 20 heures, les samedis à 20 heures, les dimanches à 16 heures ; Ouz : lundi 18 mars à 21 heures, les mardis 26 mars, 2 avril et 9 avril à 20 heures, les jeudis à 19 heures, les samedis à 18 heures, les dimanches à 18 heures ; intégrale le samedi (Ouz à 18 heures et Ore à 20 heures) et le dimanche (Ore à 16 heures et Ouz à 18 heures) ainsi que le lundi 18 mars (Ore à 19 heures et Ouz à 21 heures)

Relâche : mardi 19 mars et lundi 25 mars, lundis 1er et 8 avril

Durées : 1 h 20 pour Ouz, 1 h 40 pour Ore

20 € | 15 € | 13 €

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