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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 20:47

Un « Philoctète »,
un Alka-Seltzer® et au lit


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Au « Philoctète » de Siméon à L’Odéon en septembre répond le « Philoctète » de Müller aux Abbesses. Entre les deux, rien de commun. Le dénouement change, certes, le ton aussi. Mais encore, là où Christian Schiaretti créait du sens avec finesse et humilité, Jean Jourdheuil alambique un texte déjà compliqué et l’expose dans une mise en scène sans intention.

Levée de rideau. Que voit-on ? Rien sinon un laid podium en carton-pâte sur une scène nue, une pente glissante couleur nuage baignée d’un aplat de lumière blanche. Et une petite trappe, au centre, de laquelle émergera la drôle de petite tête hirsute de Philoctète, joué par un Maurice Bénichou inégal. Tantôt inspiré par son personnage, mimant, incarnant le reclus cynique (si des fois quelqu’un dans l’auditoire n’avait pas compris, mise en scène et texte prennent bien soin de souligner la chose en mettant Philoctète à quatre pattes, lui qui se dit « chien »), tantôt empêtré dans un jeu maniéré, oublieux de la phrase et du rythme, butant sur ses répliques. Il n’est pas aidé en cela par une pièce à la syntaxe aventureuse, rendue absconse par une traduction alambiquée et une déclamation souvent grotesque, qui se perd elle-même dans les pièges tendus par le texte (combien de mots accrochés !). Des monologues bien tenus captivent cependant durant de brefs moments.

Maurice Bénichou embarque dans sa galère deux partenaires, mais aucun manifestement n’écoute l’autre. À l’ironie nonchalante de Philoctète font face la rigueur maniérée d’Ulysse (Marc Berman) agrémentée de quelques lointains relents de butô (Jean Jourdheuil revendique l’inspiration d’Artaud, et de son théâtre de la cruauté, chez Müller. Certes… mais enfin, on est tout de même loin de la transe) et un Néoptolème sans couleur, sinon celle que lui infligent les aplats blancs et crème des projecteurs. Les costumes sont du même acabit : une veste col mao pour l’un, un pull marine dont on aurait ôté les ronds de cuir (un trou sous chaque coude) pour l’autre. Néoptolème hérite d’un pantalon froissé ce qu’il faut, histoire de faire « abstrait et en même temps extrêmement concret ». C’est la marque de Mark Lammert (chargé de la scénographie et des costumes), semble-t-il. Celle aussi de Jean Jourdheuil, qui signe une note d’intention aussi pénible que pédante, où l’on apprend avec joie que « le Philoctète de Heiner Müller brise et fait saigner la statuaire grecque implicite dans l’interprétation de Hegel (dans Esthétique) ». Évidemment.

Diantre ! On oublierait presque, sous l’épaisse croûte de glose, cette histoire héritée de Sophocle. En deux mots, rappelons que le jeune Néoptolème, fils d’Achille, est envoyé par Ulysse sur l’île de Lemnos pour récupérer l’arc de Philoctète qui permettra de vaincre Troie. Néoptolème, Ulysse et Philoctète, grecs tous trois, se haïssent également pour des raisons diverses : le premier réclame au second les armes qu’il a subtilisées à Achille, son père mort au combat ; le dernier en veut à tous de l’avoir abandonné sur Lemnos pour un pied puant qui le fait hurler de souffrance et inspire de la répugnance à quiconque s’en approche. Jusqu’ici, Sophocle, Gide, Siméon et Müller sont en accord. Mais chez l’Allemand, les dieux disparaissent (exit Héraclès) et toute échappatoire par le langage est compromise (exit le happy end). De fait, Philoctète meurt assassiné. Ce dernier nous prévient d’ailleurs préalablement, dans un aparté brechtien franchement daté (que l’on aurait facilement pu couper), que ce qui se joue ne sera « pas bien joli ». Les amateurs de morale à l’antique sont priés de quitter la salle.

Quant à l’ambition, aux motivations de cette traduction, de cette mise en scène ? Tout juste apprend-on que, « 20 ans après la chute du mur [de Berlin] » (c’est l’actualité en effet), « le théâtre de Heiner Müller apparaît désormais dans un autre contexte, il accède à ce ciel de la littérature que nous foulons de nos pieds cependant que le monde se recompose autrement ». C’est bien vrai tout cela (mais avec un Alka-Seltzer®, c’est plus clair, me souffle un ami). 

Cédric Enjalbert


Philoctète, de Heiner Müller

Éditions de Minuit, 2009

Traduction de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil

Production Théâtre Vidy-Lausanne | Théâtre national de Strasbourg | Théâtre de la Ville

Mise en scène : Jean Jourdheuil, assisté de Youness Anzane

Avec : Marc Barbé, Maurice Bénichou et Marc Berman

Scénographie et costumes : Mark Lammert, assisté d’Emmanuel Bischoff

Lumières : Jean Jourdheuil, Alain Szlendak et Sébastien Marrey

Photo : © Sébastien Abb

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 5 au 21 novembre 2009 à 20 h 30, dimanche 15 novembre 2009 à 15 heures

Durée : 1 h 35

23 € | 15 € | 12 €

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