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18 septembre 2014 4 18 /09 /septembre /2014 17:53

Plus vite, plus haut, plus fort


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Dans le cadre de la Biennale de la danse, Les Célestins Théâtre de Lyon accueillent la sidérante création collective de la compagnie X.Y., intitulée « Il n’est pas encore minuit ». Une démonstration énergique de cirque acrobatique et de danse humoristique.

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« Il n’est pas encore minuit » | © Christian Ganet

Lorsque la représentation commence, il est déjà passé minuit. Sur la scène vide et noire, à peine éclairée, s’avance un petit homme en tenue banale. Des projecteurs en douche et contre-jour sculptent l’espace, donnant l’illusion d’un grand cylindre sombre, sorte d’attraction foraine où l’on s’attend à la mise en mouvement d’une force centrifuge capable de projeter le corps du personnage solitaire sur ses parois. Mais non. Un deuxième homme entre. Cette nouvelle présence angoisse le premier arrivé. Peur de l’autre conjuguée avec le désarroi de la solitude. Puis soudain, tout explose. Un regard mal interprété, un contact vécu comme une agression, et une lutte volontairement maladroite commence. Cette séquence dégénère. D’autres protagonistes, tout aussi simplement vêtus, de provocations gestuelles en défis désordonnés, s’affrontent à leur tour en une rixe brouillonne et intense. Image de la violence instinctive des rapports sociaux, brutalité gratuite du désir d’être le plus fort. Absurdité du défi physique qui empêche toute écoute d’autrui.

Ainsi se trouve posé le postulat de base de ce spectacle. L’ennemi, c’est l’individualisme. La peste, c’est de faire paradoxalement sienne la devise des jeux Olympiques modernes : Plus vite, plus haut, plus fort. S’engage ensuite la volonté de former un groupe, et d’émouvants moments s’organisent. Des corps emmêlés, informe magma, s’épuisent à construire une pyramide humaine, plusieurs fois écroulée, pour inventer l’architecture d’un groupe solidaire. Quelques escarmouches plus tard, la tension s’apaise et les vingt‑deux acrobates trouvent une respiration commune, qui s’incarne dans une danse décontractée et chaleureuse, inspirée du lindy-hop, ancêtre du rock swing et acrobatique pratiqué à Harlem dans les années vingt. Cette pause fragile et heureuse indique qu’à plusieurs l’entente est possible. En un peu plus d’un quart d’heure, le beau propos du spectacle est bouclé. Le travail est impeccablement réalisé, le message parfaitement compris. Minuit pourrait sonner et une radieuse aurore pourrait naître.

Démonstration de force

Ce qui suit, en dépit de quelques poétiques images de corps lovés dans de sensuelles positions ou dessinant un étonnant alphabet, malgré la reprise pimentée d’autodérision de chorégraphies délurées de lindy-hop, enferme le spectacle dans un étirement répétitif d’exploits acrobatiques. La virtuosité est certes exceptionnelle, mais la succession infernale des chutes, déviations, envols, sauts périlleux, flips-flaps et escalades finit par brouiller le regard et fatiguer l’attention. À une époque où la quête frénétique de la performance athlétique engorge la fréquentation des gymnases, le doute s’installe sur le risque que le contenu de cette création soit terni par la valorisation excessive de l’engagement physique présenté comme un socle essentiel de la solidarité sociale. L’exaltation du muscle pose quand même question.

Chapeau bas, toutefois

Indiscutablement, il n’est pas encore minuit enthousiasme la majorité de ses spectateurs de toutes générations. Et pour ceux qui connaissent les « castells » de Catalogne, ces tours humaines érigées lors des fêtes locales, un frisson supplémentaire de plaisir peut naître. Indiscutablement aussi, la joyeuse décontraction des moments chorégraphiques peut rappeler heureusement des souvenirs agréables à ceux qui auraient vu à Broadway ou au cinéma la célébrissime comédie musicale Chorus Line. Indiscutablement encore, les prouesses acrobatiques exécutées à parité par les interprètes, quel que soit leur sexe, peuvent donner aux spectatrices un sentiment de légitime fierté. Indiscutablement enfin, l’idée qu’on ne construit pas du lien dans une société sans dépasser ses peurs, ses limites physiques et son égoïsme mérite le respect. La compagnie X.Y. dans son travail quotidien a fait sienne la devise suivante : Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin. Didactique mais malin. Debout, la salle ovationne la compagnie. 

Michel Dieuaide


Il n’est pas encore minuit

Création collective

Avec : Abdeliazide Senhadji, Amaia Valle, Andres Somoza, Airelle Caen, Alice Noel, Ann‑Katrin Jomot, Antoine Thirion, Aurore Liotard, Charlie Vergnaud, David Badia Hernandez, David Coll Povedano, Denis Dulon, Evertjan Mercier, Guillaume Sendron, Gwendal Beylier, Jérôme Hugo, Mohamed Bouseta, Romain Guimard, Thomas Samacoits, Thibaut Berthias, Xavier Lavabre, Zinzi Oegema

Collaborations artistiques : Loïc Touzé, Valentin Mussou, David Gubitsch

Collaboration acrobatique : Nordine Allal

Création lumière : Vincent Millet 

Création costumes : Nadia Léon

Directeurs de production : Peggy Donck et Antoine Billaud

Production : compagnie X.Y.

Coproductions : Biennale de la danse de Lyon, Cirque Théâtre d’Elbeuf (pôle national des arts du cirque - Basse-Normandie), scène nationale de Sénart, Circa pôle national des arts du cirque - Midi-Pyrénées

Avec la participation exceptionnelle de la région Rhône-Alpes

Célestins Théâtre de Lyon • place des Célestins • 69002 Lyon

Tél. 04 72 77 40 00

www.celestins-lyon.org

www.biennaledeladanse.com

Représentations du 12 au 18 septembre 2014 à 20 h 30

Durée : 1 heure

Plein tarif de 29 € à 10 €, tarif réduit de 26 € à 7 €

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13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 17:47

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11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 20:07

Homère à Gaza


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


C’est un spectacle profondément ancré dans notre histoire universelle, celle que nous raconte Homère, et parallèlement résolument contemporain, tant dans sa forme que dans ce qu’il évoque, que cette interprétation troublante et intense de Daniel Jeanneteau.

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« Faits (fragments de l’Iliade) » | © R.-Étienne / Item

Faits est né d’une résidence autour de deux textes fondateurs de notre culture, l’Iliade et l’Odyssée, écrits que nous pensons à tort bien connaître et dont nous (re)découvrons ici – au moins pour l’Iliade – la brutalité extrême. Faits, c’est donc de la danse, Biennale oblige, mais aussi et peut-être surtout du théâtre – un seul danseur pour deux comédiens – et une lecture puisque l’œuvre d’Homère impose sa présence tout au long avec cet immense récitatif du début (qui dure plus de la moitié du spectacle avant que n’apparaissent – enfin ! – les corps).

Or les corps ne sont-ils pas ce que nous sommes venus explicitement voir dans une biennale tout entière consacrée à la danse ? Il faudra les attendre longuement, et les mériter, puisque Daniel Jeanneteau nous place d’emblée au cœur d’une de ces installations dont il a le secret, un dispositif qui va malmener les chairs des spectateurs. Nous pénétrons en effet dans un vaste hangar au sol recouvert de gravats, avec une terre qui se soulève et vole, des pierres, des aspérités, des reliefs qu’on remarque d’autant plus mal que les éclairages jaunes percent difficilement la fumée épaisse qui a envahi le plateau. Un tableau de désolation, un décor de fin du monde et de champ de bataille où nous resterons debout, risquant à tout instant de trébucher, ne sachant comment tenir nos corps, comment « bien voir » ce qui va se passer et qui, justement, durera longtemps avant arriver. En lieu et place d’une chorégraphie, un comédien, Laurent Poitrenaux, penché sur le sol, dans une sorte de soliloque d’une grande sobriété, sans pathos aucun, sans adresse aucune au public, lira en boucle des fragments choisis qui ne retiennent de l’Iliade que des phrases simples et répétitives qui disent de manière très explicite, expressionniste avant la lettre, les conséquences physiques des javelots et autres armes : décapitations, yeux crevés, cervelles répandues, os fracassés. Tout cela décrit avec une précision pointilleuse qui fait l’impasse sur ce qui est proprement humain, les appels des blessés, les gémissements des agonisants, les hurlements des guerriers. Seule la vue est convoquée.

Il faut donc imaginer des spectateurs entassés dans ce hangar où ils n’y voient goutte, par une chaleur étouffante ce soir-là, le corps constamment en déséquilibre sur cet amas d’éboulis, à écouter une litanie d’horreurs pendant une bonne demi-heure et à attendre que quelque chose se passe…

Des corps dans un monde minéral

Ce qui arrive, ce sont d’abord des pierres lancées du lointain dans notre direction, ou peut-être qui visent le narrateur, par quelqu’un qu’on ne voit pas, puis qu’on discerne à peine : c’est Achille qui revient, victorieux. Un tout jeune danseur au corps fait pour la statuaire grecque, mais dont tout, dans la gestuelle, évoque à la fois la fragilité, la douceur, la vigilance, la réactivité, la dangerosité, Thibault Lac. Un danseur à la présence magnifique qui aimante tous les regards, se fraie un chemin au milieu du public pour en choisir un membre qu’il en extrait, pour le tenir devant lui à la façon d’un otage, scène troublante. On découvrira peu à peu qu’il s’agit d’un autre danseur, Manuel Guiyoule, dont la résistance et l’inquiétude sont palpables, avec qui il entame un pas de deux…

Tandis que le torrent d’horreurs continue de se dérouler, les corps à corps des deux hommes seront, eux, d’une étrange délicatesse. Le spectacle d’ailleurs opère avec subtilité sur les contraires, sur l’opposition entre ce qui est dit et ce qui est montré, entre le corps superbe et le corps blessé, entre sauvagerie et beauté.

Arrive enfin la dernière scène, en complet décalage avec la brutalité des descriptions de l’Iliade : Priam, qui a tout perdu, entre sur le plateau, hébété, sous les traits de Gilbert Caillat, dont il convient de saluer ici les presque débuts sur les planches. Accompagné de son âne, tel un Œdipe aveugle, il s’avance vers le meurtrier de son fils. L’action qui se déroule alors est tout bonnement incroyable (elle est d’ailleurs en ce sens fidèle à Homère), aux antipodes de ce qu’on peut imaginer. Le traitement qu’en propose Daniel Jeanneteau est bouleversant de beauté. Les bruits sourds du début font place à ceux, plus champêtres, plus pacifiques, des mastications de l’âne, scène bucolique et sensuelle qui permet d’effacer les évocations de la guerre des pierres en Palestine ou les horreurs d’Irak et de Syrie distillées tout au long.

Cette Biennale s’ouvre donc avec un spectacle métissé qui tient autant du théâtre que de la danse et donne au corps comme au texte une puissance magnétique qui ne nous laisse pas indemnes. 

Trina Mounier


Faits (fragments de l’Iliade), d’après Homère

éditions Babel-Actes Sud

Traduction : Frédéric Mugier

Adaptation : Jean Torrent

Conception, mise en scène : Daniel Jeanneteau

Danseur : Thibault Lac

Comédiens : Gilbert Caillat, Laurent Poitrenaux, avec la participation de Manuel Guiyoule

Lumière : Anne Vaglio

Son : Isabelle Surel

Assistant : Damien Schahmaneche

Conducteur d’engins : Hilario Ferreira et Maxime Robles (entreprise S.L.T.P.)

Conducteur de travaux : Laurence Peraudeau (entreprise S.L.T.P.)

Production déléguée et résidence : Les Subsistances-Lyon

Coproduction : Biennale de la danse

En collaboration avec le Studio-Théâtre de Vitry

Les Subsistances • 8 bis, quai Saint-Vincent • 69001 Lyon

Réservations : 04 78 39 10 02

www.les-subs.com

Dans le cadre de la Biennale de la danse (www.biennaledeladanse.com)

Du 8 au 11 septembre 2014, à 20 heures

Durée : 1 heure

Tarif unique : 16 €

Faits s’inscrit dans un projet de collaboration entre Les Subsistances et la Biennale de la danse qui propose une relecture de l’Iliade et de l’Odyssée sous le titre Fragments d’Homère.

Weaving Chaos de Tanhia Carvalho sera le second volet de ce projet (du 19 au 22 septembre aux Subsistances)

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