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Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.

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« Agamemnon », de Sénèque (critique), Comédie-Française, salle Richelieu à Paris

Conversation érudite
avec les mo(r)ts


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Combat avec un monstre à la Comédie-Française : homme de l’avant-garde québécoise, Denis Marleau se coltine avec l’impossible « Agamemnon » de Sénèque. Assumant jusqu’au bout les codes de cette tragédie du langage, exhibant la nature de ce théâtre athéâtral, le metteur en scène suscite le respect sans totalement convaincre.

agamemnon-affiche

« Agamemnon »

Agamemnon, une tragédie romaine ? Ne vous trompez-vous pas ? D’ailleurs, l’expression « tragédie romaine » est-elle bien attestée ? Et cette pièce serait de surcroît de Sénèque ? Allons, allons, Sénèque est un philosophe romain qui décline le chagrin dans les anthologies latines, et peine à trouver un encart de dix lignes dans un quelconque manuel de philosophie… Et pourtant, si, nous vous le confirmons, il existe bien un Agamemnon de Sénèque. D’ailleurs, Denis Marleau en donne l’irréfutable preuve dans la vénérable salle Richelieu de la Comédie-Française. Mais une question subsiste tout de même. Pourqui donc le metteur en scène est-il aller dénicher justement cet objet théâtral non identifié ? Muriel Mayette lui avait seulement demandé de monter une tragédie…

On pourrait déceler dans ce choix un goût du risque, celui-là même qui fait que, non seulement, Denis Marleau fait entrer pour la première fois la vidéo salle Richelieu, mais transfigure ce lieu dans un saisissant prologue. Sans doute. Peut-être y a-t-il aussi le plaisir que l’on expérimente en s’aventurant sur des sentes inconnues, négligées par les autres : voies donc de toutes les fantasmagories. Admettons. Mais on serait tenté de voir surtout dans le texte d’Agamemnon le moyen que Denis Marleau et sa complice, Stéphanie Jasmin, ont trouvé pour approfondir des intuitions et poursuivre leur propre chemin.

Et il ne s’agit pas ici simplement de faire remarquer que le dispositif vidéo qui permet de projeter des visages humains sur des masques gigantesques existait déjà (avec des variations évidemment) dans la mise en scène des Aveugles de Maeterlinck. Disons, tout d’abord, que la scénographie, comme la mise en scène d’Agamemnon, transforment la scène en tableau, voire en écran et induisent une réflexion sur l’image, au-delà du support vidéo. Camaïeu des couleurs pâles, verticales ajourées et plis des tentures. De la tragédie, les masques disent presque en liminaire qu’elle est cet « horrible mélange où se confondaient la nuit et le jour ». C’est un clair-obscur, un enténèbrement aux lumières sépulcrales dont l’équipe de Denis Marleau sertit les mots.

L’être humain hors cadre

Mais l’esthétique sert avant tout le propos, car l’homme n’y trouve pas sa place. En effet, toujours à la limite du plateau, affalés aussi sur le sol, les personnages, dont les costumes rappellent le palais, ne peuvent ni s’extraire de la toile-écran pour trouver une autre voie que celle du nefas *, ni y trouver de place dans le cadre. En outre, le mouvement latéral du décor, inexorablement, les gomme. Règne de l’image, donc, d’un spectacle étouffant que les personnages se donnent, nous donnent en adoptant une diction frontale (comme en une recitatio). Si l’on s’attend au relief, si on aime dans la tragédie l’enchevêtrement des corps qui expriment les tortures de l’âme, à coup sûr, on sera déçu.

Ensuite, la parole seule génère l’action sur le plateau. La tragédie est en effet structurée autour du récit qu’Eurybate fait à Clytemnestre de la tempête qui s’est abatue sur les navires de son époux, tandis qu’ils quittaient les rives de Troie vaincue. De part et d’autre de ce magnifique récit, qui permet à Michel Vuillermoz de démontrer son immense talent, des récits, encore des récits. On ne saurait oublier un instant que Sénèque est l’érudit précepteur de Néron : à l’histoire d’Agamemon s’ajouteront moult épisodes de l’Odyssée, et de l’Iliade, et puis l’histoire de Procné, celle d’Hercule et de ses travaux (et on en passe). C’est comme si la langue, consciente de son impuissance à dire le crime (le nefas), ne trouvait d’alternative que dans la pléthore et la métaphore (en particulier marine). Or, submergé par ces références, le spectateur (celui du commun des mortels dont nous faisons partie en tout cas) lâche la prise du sens. La langue alors devient chant magique dont on perçoit des noms propres, matrices de rêves, et des sonorités. Une matière.

Quand les mots et la musique seuls dialoguent

Or, voilà justement ce qui peut intéresser Denis Marleau et permettre au spectateur de surmonter ses réticences face à cette forêt de symboles et de mythes. Autant le dialogue humain a disparu, autant le dialogue entre la voix humaine et la musique est présent et réussi. On peut saluer, par exemple, la façon dont les voix sont modulées, rythmées les unes par rapport aux autres, et à l’intérieur même des prises de parole.

Précisons que ce travail, cher à Denis Marleau, sur la matière textuelle et l’image s’accorde à un grand respect du théâtre de Sénèque. Les choix que nous avons évoqués mettent, de fait, bien en valeur le contexte d’écriture : le sentiment de décadence qui étreint la génération de l’auteur, la demesure impériale et le caractère dérisoire de la vie humaine. De la rhétorique, de l’inutrition romaine, on sent aussi la force. Reste que l’œuvre est ainsi extrêment exigeante (si on veut employer un terme mélioratif). À l’époque de Sénèque, elle était sans doute comprise de peu, et peut-être même non jouée (plutôt lue). Ce serait encore le risque aujourd’hui, car le spectacle impressionne mais ne touche pas. Derrière les masques mortuaires caractéristiques de la statuaire romaine, le visage humain projeté semble figé et ne nous tend plus de miroir. 

Laura Plas


* Nefas : Ce qui est contraire à la volonté divine, aux lois religieuses, aux lois de la nature ; ce qui est impie, sacrilège, injuste, criminel.


Agamemnon, de Sénèque

In Théâtre complet, volume 1 (Phèdre, Thyeste, les Troyennes, Agamemnon), éditions Le Spectateur français

Traduction : Florence Dupont

Mise en scène : Denis Marleau

Avec : Michel Favory, Cécile Brune, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre

Collaboration artistique et conception vidéo : Stéphanie Jasmin

Scénographie : Michel Goulet

Costumes : Patrice Cauchetier

Lumières : Dominique Bruguière

Assistant lumières : François Thouret

Compositeur : Jean-Paul Dessy

Design sonore : Nancy Tobin

Montage et staging vidéo : Pierre Laniel

Maquillage : Suzanne Pisteur

Comédie-Française, salle Richelieu • place Colette • 75001 Paris

Site du théâtre : www.comedie-française.fr

Réservations : 0825 10 16 80

Du 21 mai au 23 juillet 2011 en alternance

Durée : 1 h 20

39 € | 26 € | 12 € | 5 €

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M
<br /> <br /> Je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous lorsque vous dites que le spectacle ne touche pas. Certes, il y a des choses moins bonnes que les autres, en ce qui concerne la mise en scène (je<br /> pense aux pantins représentant Strophius et Oreste), mais certains passages, notamment la fin, ont réussi à m'émouvoir.<br /> <br /> <br /> <br />
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