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Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.

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Aurélie Filippetti, ministre, décore Jean-Michel Ribes des insignes de commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres (annonce)

Cher Jean-Michel Ribes,


Annonce

Les Trois Coups.com


« Le sérieux fortifie les idées. Il les solidifie même, jusqu’à ce qu’elles finissent par boucher la pensée […] le rire le fendille par à-coups, jusqu’à ce que la lumière passe à nouveau. » C’est sous le signe de cette capacité de résistance d’un rire qui échappe à la tyrannie du sérieux comme à la bêtise hilare, que vous avez placé votre carrière, votre talent et votre engagement.

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Aurélie Filippetti et Jean-Michel Ribes | © M.C.C. / Philippe Lelluch

« Castigat ridendo mores » peut-on lire chez Horace.

Du rire des cyniques à celui de l’absurde, du rire carnavalesque qui met le monde à l’envers à celui qui émancipe l’esprit pour lui permettre de se détacher du réel, vous êtes un des champions de cet acte libérateur qui toujours s’élève contre les lourdeurs sclérosantes de la pensée.

Vous êtes un ami cher, un homme fidèle et loyal qui a toujours assumé ses convictions et ses engagements.

Dans votre œuvre théâtrale et cinématographique comme dans la remarquable anthologie en deux tomes que vous consacrez au rire de résistance, vous mettez en scène les joyeuses métamorphoses d’un esprit insoumis qui crée des appels d’air, procure des bouffées d’oxygène, ouvre des horizons et des fissures dans le sérieux congruent de notre monde. Dans une société que Lipovetsky qualifiait d’« humoristique », où il faut rire de tout et où tout doit nous porter à rire, vous avancez un rire de qualité qui redonne tout son sens à cet élan du cœur et de l’esprit.

Votre arme, c’est votre plume. Cette « écriture météorologique » dont vous aimez à dire qu’elle se remplit comme un nuage avant de s’abattre, déluge de rire, pour décloisonner, dérider, décoincer, dégourdir, démystifier.

Ce déluge qui n’est pas l’avant-scène de l’apocalypse, mais un déluge d’humour et de traits d’esprit, vous le portez à l’écran avec Merci Bernard et Palace pour la télévision, avec la complicité de Pierre Lescure que je salue, mais aussi Musée haut, musée bas, entre autres, et vos très attendues Brèves de comptoir pour le cinéma. Mais c’est sur les planches qu’elle s’épanouit votre encre vagabonde et clownesque, bariolée du violet de votre costume et coiffée du bonnet des saltimbanques, des amuseurs publics, des bouffons qui disent seuls la vérité aux puissants.

Le rire n’est pas la qualité la mieux partagée. Tête de turc des conservateurs, vous avez été vilipendé pour la virulence de votre théâtre engagé, pour votre ironie mordante. Physiquement attaqué par des extrémistes à Nancy, vous n’avez jamais renoncé à vos convictions. Vous vous inscrivez dans la grande lignée d’un théâtre au cœur de la cité.

Avec Théâtre sans animaux, vous décrivez ces moments délicieusement absurdes ou féeriques qui font momentanément dérailler l’implacable mécanique du monde. Des « courts-circuits », pour reprendre votre expression, « qui nous disent que le monde n’est pas définitivement prévu et qu’il existe encore quelques endroits où la réalité ne nous a pas refermé ses portes sur la tête ».

Après la mécanique plaquée – non sans étincelles – sur du vivant, c’est au service du rire dénonciateur que vous mettez votre talent. Avec René l’énervé, vous offrez au public une farce joyeuse, l’opéra-bouffe d’un auteur fou du roi qui épingle et accuse à grand renfort d’éclats de rire et de bouffonneries.

Après avoir consacré plus de cinq ans à la promotion de l’écriture dramatique contemporaine autour de « Texte nu » à Avignon, vous êtes nommé à la direction d’un théâtre très particulier, le Théâtre du Rond-Point sous le gouvernement de Lionel Jospin, par Catherine Tasca et Bertrand Delanoë. C’est le début de dix années de succès pour ce qui était alors un pari.

Le théâtre n’est pas un cimetière, dites-vous. Et c’est un théâtre vivant que vous célébrez en proposant au public une programmation ouverte sur le monde, à l’image de la richesse et de la vitalité de la création contemporaine. Avec une attention toute particulière aux auteurs vivants, aux jeunes metteurs en scène et aux jeunes acteurs, aux femmes aussi, metteuses en scène, auteurs : c’est ce qui fait de ce théâtre un lieu unique.

Vous avez métamorphosé Le Rond-Point pour en faire un espace d’invention, de libre parole et de fête. Un lieu en perpétuelle ébullition ne ménageant pas les surprises pour un public, qui se presse, toujours plus nombreux, à chaque nouveau lever de rideau. Un public où les jeunes ont toute leur place, et je tenais à saluer votre formidable engagement au service de l’éducation artistique et culturelle dans le cadre d’un programme ambitieux en direction des collégiens et des lycées de la région.

Vous êtes aussi, cher Jean-Michel, un formidable dénicheur de talents : tout au long de votre carrière, au théâtre, au cinéma ou à la télévision, vous avez permis à de jeunes auteurs ou acteurs talentueux d’être connus du public. De jeunes politiques plein d’avenir aussi qui ont pu exprimer leur talent rhétorique lors des nombreux débats organisés sur la scène du Rond-Point.

« Créer, c’est résister » écrivait Stéphane Hessel, votre ami regretté. Chez vous, la résistance passe par le rire. Dans Batailles, écrit avec Roland Topor, votre compagnon de scène et de plume, vous militez pour « une paix aux joues rouges […] qui danse et qui rigole, une paix vivante […] faite de batailles ». Ces batailles, ce sont celles que vous menez depuis plus de dix ans en faisant du Rond-Point une tribune, véritable agora culturelle et citoyenne autour des grands sujets de société avec la soirée pour le Mariage pour tous ou le 2 décembre avec « La peste, disait-il ! » [et ici].Ensemble, avec tous les acteurs du monde de la culture mobilisés autour de notre garde des Sceaux, nous avons lu, chanté et dansé dans la joie pour faire résistance à la haine et à l’intolérance.

Parmi les 100 mots que vous définissez avec humour dans un récent ouvrage, il en est un contre lequel votre plume s’est toujours escrimée : « la langue de bois, langue écologique qui ne pollue pas la pensée dans la mesure où elle n’en contient pas ».

Le public et vos pairs n’ont jamais manqué de saluer et de récompenser cette liberté d’esprit et cette audace qui vous caractérisent. Aujourd’hui, c’est au tour de la république des Arts et des Lettres de vous distinguer pour ces explosions intempestives de rire que vous savez si bien nous offrir, pour ce combat joyeux que vous menez contre les pensées définitives et les ténèbres de l’esprit. Pour votre engagement déterminé, dans un lieu unique, en faveur des auteurs contemporains, d’un théâtre vivant qui fasse aussi émerger de jeunes générations d’artistes. C’est une république reconnaissante que vous contribuez à faire vivre en lui permettant de ne jamais désespérer qui vous rend ses hommages.

Cher Jean-Michel Ribes, au nom de la République française, nous vous faisons commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres.

Les Trois Coups


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