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Par Les Trois Coups
Le chaos selon Philippe Quesne : dérisoire et contemplatif
Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups.com
Philippe Quesne, ou le théâtre au ralenti : une action faite de micropéripéties, une histoire mince comme un fil, avec des personnages à peine esquissés. Mais ce qui se crée petit à petit, c’est une ambiance, à la fois burlesque et fragile. Ici, dans ce « Big bang » fondateur, dans cette parabole presque muette, c’est l’histoire de l’humanité, en accéléré, du Cro-Magnon au cosmonaute, qui va se jouer devant nous, discrètement, à hauteur d’humain.
« Big bang » | © Martin Argyroglo
La scénographie, faite de bâches blanches tendues ou réduites en boule, nous accueille en figurant le tableau du néant qui précède la création. Le spectacle n’aura de cesse de « salir » cette image immaculée du début, en donnant le jour à de nouveaux espaces incertains, cachés derrière les premiers. L’impression d’irréalité est palpable, notamment via le travail du son, ouaté, diffusé à la fois de la scène (les comédiens portent un micro) et de la régie. Le grand angle cinématographique du plateau de la maison de la culture de Tournai correspond bien au propos, qui se rapproche parfois d’une parodie de l’incipit de 2001, l’odyssée de l’espace…
Vivarium studio, la compagnie de Philippe Quesne, mérite bien son nom. Big bang est un spectacle en forme de défi, qui consiste à mettre des vivants dans une boîte transparente (en l’occurrence la scène) et regarder ce que ça donne, avec pour seul objectif de voir bouger et vivre des petits êtres, dont les interactions avec l’espace et les objets à leur disposition participent à créer leur réalité propre. Tout est découverte, et tout est jeu. L’action est privilégiée face à l’analyse, et la parole est rare, strictement utilitaire (« passe-moi ceci », « mets-toi plutôt comme ça »…). Ainsi assiste-t-on à l’irruption de créatures hirsutes (les comédiens emmitouflés dans des couvertures de laine), entre boule de poils et paramécie, protomammifères informes, et qui, soudainement, par décision du groupe, évoluent au stade d’hommes et de femmes préhistoriques, affublés de tignasses et de fausses barbes.
Du blanc aveuglant au rouge violent
Le surréalisme est assumé, le (faux) esprit de sérieux porté par des comédiens à l’humour pince-sans-rire, sans cesse décalé, le grandiose de la bande-son (grands airs baroques et classiques) rythmant le minimalisme des actes. Ignorant l’anachronisme, ces Cro-Magnon à l’étrange logique se fabriquent un feu avec trois branches et une machine à fumer, et dansent tout autour en buvant du soda. Il y a là-dedans comme un effet cartoon, ou inspiré du cinéma d’animation. Impression confirmée par la volonté de symétrie de l’image générale, le passage parfois abrupt d’une scène à l’autre, et l’évolution tranchée de l’éclairage, du blanc aveuglant au rouge violent, sans nuances.
La perplexité finit par céder la place à la contemplation. On se laisse alors emporter par la lente temporalité qui se déploie devant nous, faite de toutes petites péripéties, de morceaux de bravoure sublimes de ridicule (l’empilement des canots pneumatiques) et de tableaux vivants qui se succèdent. L’attention du spectateur navigue entre les deux espaces-temps qui cohabitent en permanence, celui des comédiens qui font l’action et celui de ceux qui l’observent – voire un troisième si l’on inclut celui, alterné, du dessinateur qui se met en retrait de la scène pour la prendre en compte, peut-être la transcender, sans qu’on n’en voie jamais le résultat.
Enfin, au-delà de l’humour qui porte toute la première partie du spectacle, l’émotion artistique, née de la jonction improbable du bric-à-brac scénique, du flegme des acteurs et de l’intemporalité de la musique, éclot presque par hasard. Au terme de l’aventure humaine demeure ainsi la superbe image de cosmonautes arrivés au but indéfini de leur voyage, visages-bulles éclairés de l’intérieur au milieu de la brume humide. ¶
Sarah Elghazi
Big bang, de Philippe Quesne
Cie Vivarium studio
Conception, mise en scène et scénographie : Philippe Quesne
Avec : Isabelle Angotti, Rodolphe Auté, Cyril Gomez-Mathieu, Jung Ae-kim, Émilien Tessier, César Vayssié
Collaboration artistique et technique : Sébastien Ribaux et Gaëtan Vourc’h
Extraits musicaux d’Aki Onda, Bach, Flowers from the Man Who Shot Your Cousin, André Prévin, Aphex Twin, Elmer Bernstein, Armando Trovaioli, REQ, Howe Gelb, Purcell
Production : Vivarium studio
Coproduction : La Ménagerie de verre (Paris), Hebbel am Ufer (Berlin), Festival d’Avignon, Kunstercentrum Vooruit (Gand), Internationales Summerfestival Hamburg, Les Spectacles vivants-Centre Pompidou (Paris), Théâtre de l’Agora-scène nationale d’Évry et de l’Essonne, NXTSTP (avec le soutien du Programme culture de l’Union européenne) : Festival Baltoscandal (Rakvere), Rotterdamse Schouwburg
Avec le soutien de la région Île-de-France et du Centquatre
La Cie Vivarium studio est conventionnée par la D.R.A.C. Île-de-France, ministère de la Culture
Avec le soutien de CulturesFrance
Spectacle programmé dans le cadre du festival international de performances NEXT, se déroulant dans l’espace eurométropolitain Lille-Courtrai-Tournai du 20 novembre au 5 décembre 2010
Maison de la culture de Tournai • esplanade Georges-Grard • boulevard des Frères-Rimbaut • 7500 Tournai (Belgique)
Réservations au 32 (0) 69 25 30 80 du mardi au vendredi, de 10 h 30 à 18 heures, ou sur http://www.nextfestival.eu
Les 23 et 24 novembre 2010 à 20 heures
Durée : 1 h 15
14 € | 12 € | 7 €
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