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Par Les Trois Coups
Invitation à la dégustation
Par Nicolas Belaubre
Les Trois Coups.com
Tous les deux mois, le Théâtre du Pavé propose un rendez-vous convivial, « la Bouche pleine », mêlant des lectures de textes d’auteurs toulousains et la dégustation de plats préparés par les cuistots de L’Office, une association qui propose des cours de cuisine. C’est donc à un moment d’« intimi-thé » que nous invite Arnaud Rykner, autour de trois de ses œuvres : « Enfants perdus », « Je ne viendrai pas » et « Blanche ».
Ventre affamé n’a point d’oreille. Un esprit sain dans un corps sain… Il existe, dans la phraséologie populaire, une légion de proverbes rappelant la continuité comme la compatibilité entre les plaisirs du corps et ceux de l’esprit. Le Théâtre du Pavé l’a bien compris et met en pratique dans ses murs cette plaisante sagesse. Fervent disciple du grand maître Épicure, c’est avec les papilles en alerte et les écoutilles grandes ouvertes que je répondis à cette invitation sensuelle. Au menu du jour, trois extraits du romancier, metteur en scène et professeur d’université Arnaud Rykner, suivis d’une délicate assiette de dégustation.
Les premiers spectateurs, assis autour de petites tables de café, attendent le début des lectures. Les uns devant une tasse de thé, les autres sirotant un ballon de vin ou un demi de Biérataise, la bière artisanale de la région. J’opte pour un blanc sec. Sans presque y penser, je m’installe sur une banquette en retrait et m’envoie une première lampée du nectar qu’on m’a servi. Son caractère vif et nerveux stimule immédiatement ma conscience et me rappelle à la contemplation de l’instant présent. Sa robe d’un doré limpide, presque cristallin, m’évoque un heureux présage qui se voit confirmé par son fin bouquet méditerranéen, dominé par les senteurs d’agrumes. Je me sens alors emporté par la résurgence euphorique de souvenirs estivaux.
C’est donc très à propos que Sylvie Maury, membre de la compagnie résidente des Vagabonds, ouvre les lectures avec un extrait d’Enfants perdus, un texte qui évoque les vacances d’un enfant sensible et solitaire. Dès les premiers mots, les visages des spectateurs se détendent et chacun s’abandonne au flot d’images portées par la voix appliquée de Sylvie, qui nous plonge dans un monde presque immobile, aux sensations exacerbées. Nous nous retrouvons alors dans la peau d’un jeune adolescent, couché dans l’herbe, qui découvre la volupté d’un rayon de soleil comme du désir charnel. La plume d’Arnaud Rykner semble s’étaler sur la page comme un lézard sur un rocher. Elle est lente, faite de circonlocutions, et supporte finalement assez mal une lecture un peu hachée, presque didactique.
Après cela, Francis Azéma nous lit un extrait de Je ne viendrai pas. L’écriture est plus nerveuse, plus rythmée. Arnaud Rykner nous coince ici dans une boucle psychotique où l’on voit inlassablement apparaître des anges qui hurlent en silence. À chaque incantation lancée par le narrateur, revient la même figure indéfiniment mise en abyme, jusqu’au moment où le narrateur finit par défenestrer son ange gardien. Certains passages sont drôles même si l’on reste dans un délire intérieur et que le style peut paraître quelque peu artificiel.
Enfin, Sylvie Maury termine avec un extrait de Blanche. On sent immédiatement un regain d’attention dans l’auditoire. Cette fois-ci, le narrateur est une femme perdue dans une cité balnéaire bretonne. C’est la fin de la saison, et l’on respire une sorte de nostalgie. Toujours emporté par un flot introspectif, on découvre une femme obsédée par son appétit sexuel, par le corps attirant des autres. Celui de l’homme qui lui parle comme celui de cette autre femme, dont elle devine la peau soyeuse des seins effleurer son corsage. Tous deux lui sont inconnus mais désirables.
Enfin, ceux qui craindraient que l’hédonisme n’en appelle aux excès ou au dérèglement des sens, qu’ils se rassurent ! L’assiette de dégustation proposée par L’Office montre une extrême mesure dans son invitation au plaisir. Celle-ci se compose en effet de quelques échantillons : une délicate mousse de poireaux, un savoureux tartare de saumon mariné, quelques miettes de sushi de magret et une surprenante, mais non moins délectable, mousse de Carambar. Un agréable avant-goût de ce qui pourrait être un vrai festin, dans une version toutefois plus ascétique que rabelaisienne. ¶
Nicolas Belaubre
La Bouche pleine, moment d’intimi-thé, d’Arnaud Rykner
Lectures : Sylvie Maury et Francis Azéma
Théâtre du Pavé • 34, rue Maran • 31400 Toulouse
Réservations : 05 62 26 43 66
Dimanche 31 janvier 2010 à 18 h 30
Durée : 45 minutes de lecture suivies de la dégustation
5 € | assiette en supplément 5 €
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