Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Le soleil noir du siècle d’or
Par Laura Plas
Les Trois Coups.com
À la tête du T.N.P., Christian Schiaretti poursuit son exploration des grands textes européens. Après Shakespeare ou Sophocle, ce sont deux auteurs du siècle d’or, Tirso de Molina et Fernando de Rojas, qu’il met en scène. « Don Juan » et « la Célestine » forment ainsi un diptyque sur la décadence et la poursuite effrénée du désir, un dialogue qui présente de beaux éclats, mais qu’alourdit le dispositif scénographique.
« Don Juan » | © Christian Ganet
Siècle(s) d’or, mais siècles souillé du sang des conquêtes et siècles de misère pour le peuple. Car le soleil des cours, en Espagne aussi, recèle ces sanglots que le théâtre révèle. De fait, si plus de cent ans sépare Don Juan de la Célestine, si le décorum prend dans l’œuvre de Tirso de Molina la place que l’argent prenait chez Rojas, dans les deux œuvres, on perçoit l’arrogante insouciance de la noblesse, son amoralité, sa pulsion morbide vers la jouissance. Ainsi, Don Juan clame : « Baiser est mon plus vieux costume » et le langage de la Célestine est encore plus explicite. Cette crudité, presque obscène, est mise en évidence par le jeu des acteurs masculins. Quelques gestes évocateurs et pauvres d’être toujours les mêmes disent la tristesse de la chair qui s’embrasse sans s’embarrasser d’émotions. L’effet est d’autant plus percutant que cette gestuelle sans nuances contraste avec la rigidité et la somptuosité des costumes. Parures et moirures, magnifiquement éclairées, sont une merveille. On se croirait dans une toile de Velázquez tant l’attention à la couleur, la composition des tableaux sur le plateau sont patentes.
Misère de l’homme avec divertissement
L’abuseur de Séville et la maquerelle naissent dans ce monde de faux-semblants. Le sommeil des idéaux a engendré ces monstres, qui sont donc surtout des monstres de théâtre. C’est dire si l’interprétation des rôles-titres tire à conséquence. Or, sur ce point, on reste dubitatif. En effet, Julien Tiphaine compose un étrange Don Juan. On dirait un pantin désarticulé que ses bottes guident dans des mouvements chorégraphiés. Visage enfariné, inhumain, il est un être de théâtre seulement. Au moins, Hélène Vincent insuffle-t-elle de l’humanité à la vieille qu’elle incarne. Quand elle parle de sa défunte commère, qu’elle cherche à renfort de roueries à conserver son bien, quand, à l’heure de la mort, elle implore en vain l’aumône d’une confession, ses accents sonnent juste. Restent certains mouvements de jupe, de cheveux, répétés dont on se demande ce qu’ils apportent à la construction du personnage. Peut-être ces interprétations déconcertantes permettent-elles de distinguer ces deux personnages du reste de la distribution ? Peut-être l’agitation vaine permet-elle de souligner la vacuité de l’action humaine ? Peut-être, enfin, la scénographie impose-t-elle cette gesticulation constante, cette façon d’arpenter la scène à grandes enjambées décidées ?
« la Célestine » | © Christian Ganet
De fait, Christian Schiaretti propose un même écrin scénographique pour les deux œuvres : un dispositif bifrontal qui isole les comédiens sur un podium relativement étroit, fermé de part et d’autre par des portes battantes noires et carmin. On ne saurait dire à quel point le jeu est contraint par un tel dispositif. Sans cesse, les comédiens galopent d’un endroit à un autre. Des pauses intéressantes apparaissent alors parfois, mais, très souvent, on se demande si, à tant courir, les comédiens ne prennent pas le risque de ne plus jouer. Certes, le plateau longiligne permet de mettre en évidence les distances conventionnelles de la cour, le protocole, mais il pèse parfois. Par ailleurs, les visages sont souvent dérobés à une partie du public, et l’aspect récité de certains passages semble renforcé. Nul doute que la Célestine et Don Juan ne soient des œuvres pétries de références (à Ovide, par exemple), éminemment poétiques, mais on en arriverait à trouver tous ces discours un peu trop beaux pour ne pas être aussi pompeux.
Quand tombent les masques
D’ailleurs, les comédiens ne le pensent-ils pas eux-mêmes puisque le texte semble souvent sujet à des dérobades ironiques, à une distanciation qui en gomme la charge affective ? On a dû pleurer dans les chaumines en lisant la Célestine et compatir aux destinées de Thisbée ou Isabelle. Au contraire, sur scène, on en ricane. Et le public suit. Or, c’est, selon nous, justement quand le spectacle abandonne la distance qu’il dévoile de belles trouvailles. Si les ouvertures des deux œuvres sont remarquables, tout en clair-obscur, il faut attendre que la mort allonge son profil pour que la mise en scène retrouve sa pureté première. Petit bateau de papier, échelle imaginaire, naufrage enlacé, danse de capture de la fiancée, rencontre des amants au travers d’un mur que matérialisent des mains… on ne saurait dénombrer les belles surprises. C’est un peu comme si la mort, le malheur faisaient tomber les masques. Au loin talons, au loin perruque, à terre : le jeune marié retrouve le ton de la vraie vie pour dire sa solitude… et cela se vérifie chez tous les autres personnages.
On ne peut que reconnaître l’audace dont fait preuve le T.N.P. lorsqu’il monte ces deux textes et les fait connaître. On regrette simplement que notre siècle, si proche en un certain sens de ce siècle d’or corrompu, colore de son ironie et de sa distance ces œuvres. La coupe est d’or, le breuvage est amer. ¶
Laura Plas
La Célestine, de Fernando de Rojas
Mise en scène : Christian Schiaretti
Texte français et collaboration artistique : Florence Delay
Avec : Hélène Vincent, Nicolas Gonzales, Yasmina Remil, Olivier Borle, Julien Gauthier, Jeanne Brouaye, Laurence Besson, Clémentine Verdier, Béatrice Jeanningros, Alain Rimoux, Damien Gouy, Clément Morinière, Jérôme Quintard
Scénographie : Renaud de Fontainieu
Accessoires : Fanny Gamet
Costumes : Thibaut Welchlin
Lumière : Julia Grand
Son : Laurent Dureux
Directeur des combats : Didier Laval
Régisseur général : Nicolas Julliand
Conseiller littéraire : Gérald Garutti
Chant : Emmanuel Robin
Régie plateau : Dorothée Tournour
Régie accessoires : Sandrine Jas
Habilleuses : Audrey Losio, Claire Blanchard
Maquillages, perruque : Claire Cohen, Annick Dufraux
Assistante : Laure Charvin-Gautherot
Assistant à la scénographie : Samuel Poncet
Assistante aux lumières : Mathilde Foltier-Gueydan
Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre
R.E.R. Nanterre-Préfecture (ligne A), navette assurée par le théâtre avant et après la représentation
Réservations : 01 46 14 70 00
Site du théâtre : www.nanterre-amandiers.com
Les 10, 11, 15, 16, 19, 24, 25, 29 et 30 mars 2011 et le 2 avril 2011 à 20 heures, les dimanche 20 mars et 3 avril 2011 à 15 h 30, relâche le lundi
Durée : 3 h 15, entracte de 15 minutes
13 € | 10 € | 8 €
Don Juan, de Tirso de Molina
Texte français de Gérald Garutti, Pauline Noblecourt, Christian Schiaretti, Sacha Todorov
Mise en scène : Christian Schiaretti
Avec : Philippe Dusigne, Béatrice Jeanningros, Daniel Pouthier, Alain Rimoux et la troupe du T.N.P., Laurence Besson, Olivier Borle, Jeanne Brouaye, Julien Gauthier, Nicolas Gonzales, Damien Gouy, Clément Morinière, Jérôme Quintard, Yasmina Remil, Julien Tiphaine, Clémentine Verdier et Benjamin Kerautret, Loïc Puissant, Raphaëlle Diou
Scénographie : Renaud de Fontainieu
Accessoires : Fanny Gamet
Costumes : Thibaut Welchlin
Lumière : Julia Grand
Son : Laurent Dureux
Directeur des combats : Didier Laval
Régisseur général : Nicolas Julliand
Conseiller littéraire : Gérald Garutti
Chant : Emmanuel Robin
Régie plateau : Dorothée Tournour
Régie accessoires : Sandrine Jas
Habilleuses : Audrey Losio, Claire Blanchard
Maquillages, perruque : Claire Cohen, Annick Dufraux
Assistante : Laure Charvin-Gautherot
Assistant à la scénographie : Samuel Poncet
Assistante aux lumières : Mathilde Foltier-Gueydan
Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre
R.E.R. Nanterre-Préfecture (ligne A), navette assurée par le théâtre avant et après la représentation
Réservations : 01 46 14 70 00
Site du théâtre : www.nanterre-amandiers.com
Les 12, 17, 18, 22, 31 mars 2011, les 1er, 5 et 6 avril 2011 à 20 h 30 et les 13 et 27 mars 2011 à 15 h 30, relâche le lundi
Durée : 2 h 30
13 € | 10 € | 8 €