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Par Les Trois Coups
Douleur à blanc
Par Aurore Krol
Les Trois Coups.com
Avril 1945, pendant que Paris est dans l’euphorie de la Libération, Marguerite Duras tient un journal d’angoisses, de hontes, de peurs et d’amour. « La Douleur », c’est ce récit terriblement précis d’une femme qui scrute les listes de déportés, ne sachant si son mari reviendra ou non des camps. Recluse chez elle, près du téléphone, elle attend.
Dominique Blanc, seule en scène, est dirigée par Patrice Chéreau pour porter ce texte. Voix grave et quelque peu éraillée, regard fixé sur l’absence, coiffure négligée, la comédienne impose une tension anxiogène sans pour autant se servir des codes traditionnels de l’émotion. Le texte est juste et beau sous la tessiture ébréchée de la voix qui, quand elle n’est pas blanche, est partagée entre expressions d’amour et de colère.
Patrice Chéreau choisit un décor minimal au service d’une parole froide, qui peut exploser en nous à tout moment. On retrouve l’esthétique du metteur en scène, la beauté de ces grands espace vides, d’une scène quasi nue et immense. Un plateau très grand et dédié à un jeu frontal, qui vient contraster avec la fragilité de l’actrice et où les silences ont tout loisir de s’étendre et de planer autour de nous.
« la Douleur » | © Ros Ribas
Dans la salle, le public sera loin d’avoir une attitude homogène. En effet, une partie des spectateurs a eu une attitude tellement insupportable qu’il a été impossible d’en faire abstraction, même avec la meilleure volonté. Rarement autant de toux bruyantes et volontaires, ni autant de téléphones portables, ne seront venus interférer sur une représentation. Pour essayer de calmer son agacement face à une telle absence de savoir-vivre, on peut toujours émettre l’hypothèse d’une réaction de protection organique. Face à ce qui peut sembler trop dur, trop équivoque pour l’imaginaire, certains ont sans doute besoin de faire écran.
Au plus près de la brisure
Dominique Blanc ne s’est en tout cas pas laissée troubler par ces manifestations de gêne et nous a offert une prestation de chair et de cœur absolument bouleversante. Elle a incarné l’attente dans toute sa dimension physiologique et plastique, à travers un jeu presque aussi blanc que l’écriture ou la voix. Une interprétation « clinique » qui a su disséquer les postures du corps sous traumatisme, à cet endroit où il n’est même plus possible de se soucier de son apparence. Ainsi, les gestes les plus simples, comme retirer un manteau ou se nourrir, ont chacun été finement analysés pour être retransmis au plus près de la justesse, de la brisure.
Pour inviter à aller voir cette pièce, nous pourrions invoquer le si martelé devoir de mémoire, ou préciser qu’il s’agit avant tout d’une expérience individuelle de l’extrême et d’une intense histoire d’amour. Nous pourrions aussi préciser de nouveau à quel point Dominique Blanc est juste dans cette transmission d’une pensée ecchymosée, à quel point Duras doit s’entendre plus que se lire. La fragilité de l’actrice au charisme hypnotique, sa confrontation à la force de l’écriture durassienne, bouleverse jusque dans les silences. Surtout dans les silences. Elle investit la douleur de sa charge essentielle de vie. ¶
Aurore Krol
La Douleur, de Marguerite Duras
Texte publié aux éditions P.O.L et Gallimard
Mise en scène : Patrice Chéreau et Thierry Thieû-niang
Interprétation : Dominique Blanc
Production : Les Visiteurs du soir
Le Quartz, scène nationale de Brest • square Beethoven, 60 rue du Château • 29200 Brest
Grand théâtre
Lundi 8 et mardi 9 février 2010 à 20 h 30
Durée : 1 h 30
Réservations : 02 98 33 70 70 ou www.lequartz.com
25,5 € | 18,5 € | 13 €
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