Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
« Montre-nous tes mains
qu’on puisse y voir notre avenir »
Par Laura Plas
Les Trois Coups.com
Ça parle d’hier, mais ça parle de demain. Ça fait rire souvent, mais ça fait aussi perler une larme. Ce n’est pas comme dans la chanson de Brel parce que c’est beau et intelligent à la fois. Ça donne enfin envie de vous dire « Allez-y ». C’est « la Grande Clameur », une chronique pour marionnettes, comédiens et objets recréée par la Nef, manufacture d’utopies.
« la Grande Clameur » | © Antonin Étard
Il y a, dit-on, la Grande Histoire peuplée de héros aussi incroyables que les figurines avec lesquelles nous réinventions, enfants, le monde : grands soirs. Et puis, il y a, sait-on, la petite histoire, celle que nous vivons au quotidien – l’odeur du café, la tartine qui tombe parfois du mauvais côté, la radio qui égrène ses nouvelles : petits matins. La Grande Clameur interroge le rapport entre ces deux histoires, notre rêve qu’un jour elles coïncident, nos désillusions aussi. Ainsi, pour dire la fin d’une histoire collective, elle nous montre un homme, un homme seul. Nous attendions une grande clameur, et nous parvient une drôle de voix de l’intérieur. Nous découvrons un petit grand homme : une marionnette.
Tout commence sur scène alors que quelque chose finit non loin. Nous sommes en 1992. Dans quelques heures, la manufacture de tabac de Pantin sera dynamitée. Pour la première fois, François Colonge, lui qui a tant lutté pour la survie de la fabrique, ne sort pas de chez lui. Il fait « la grève de la grève ». Si les heures défilent sur le cadran, comme tournent les différentes pièces de l’appartement de François, elles semblent pourtant immobiles, fixes sur leur axe.
L’île des idées et des sentiments flotte dans le noir
Il aurait peut-être été plus facile de raconter cette fameuse grève de dix-neuf mois dont François fut jadis un héros, ou de parler des cigarettes rouges qui prouvèrent que les ouvriers pouvaient produire par eux-mêmes. Jean-Louis Heckel fait le choix de la difficulté : raconter ce qui paraît immobile, l’appartement et non la rue (on pense à Une journée particulière), ce qui se passe dans le cœur et dans la tête d’un militant à ce moment-là.
Comment dire les idées noires, les mots et les idées, les souvenirs qui se bousculent ? Le spectacle invente à chaque fois une proposition juste. La scénographie y contribue largement. Il y a comme une petite scène au centre du plateau : une île qui flotte dans le noir, image de solitude. C’est un beau manège qui dialogue avec deux autres éléments disposés de part et d’autre : une table à sons, à vue, et une sorte de perchoir. Le carrousel fait rêver à l’enfance, c’est un appartement, qui dit l’intériorité. Sur ce lieu intime, le monde porte pourtant son empreinte grâce à des photographies, des films d’archives. Dans cet endroit, la marionnette vit tandis que le bruit du monde parvient en off, que les bruits du dedans sont, eux, paradoxalement produits sur le côté, dans un mariage réussi entre le documentaire et le décalage.
« Et les soleils sur les sanglots »
Avant le spectacle, il y a eu dans l’équipe de La Nef, cette écoute attentive à la parole des gens de Pantin, ce dialogue en particulier avec Bertrand Page, grand frère de chair de François Colonge. Mais, pendant le spectacle, la voix de François devient commune, devient plurielle. Ainsi, on ne voit pas François parler. La marionnette est saisie d’instant en instant, immobile. Mais sa voix est partagée. Une marionnette géante de mainate exprime ses idées, aussi noires que ses plumes. Elle formule des propos incongrus aussi et des réflexions qui passent dans la tête de François.
Par ailleurs, si Baptiste Étard prête souvent sa voix avec une grande justesse au protagoniste, il arrive aussi que cette voix vienne d’ailleurs. Le travail sur la polyphonie est remarquable grâce à la mise en scène et à l’impressionnant travail sur les sons de Pierre Bernert. Comme la parole est multiple, on a aussi un tourbillon d’époques et d’émotions. « Un souvenir sur l’autre empiète / Et les soleils sur les sanglots » ainsi que l’exprime Aragon dans un poème du Roman inachevé. Surgit en particulier la scène de l’enfance avec ses lectures passionnées, celles qui construisent, avec ces moments fondateurs. C’est pourquoi la parole est commune, mais reste liée à l’histoire d’une vie particulière, depuis ses aubes.
Jean-Louis Heckel se défend d’avoir conçu un spectacle idéologique. On le comprend au sens où se perçoit un jeu sur la distanciation (à laquelle Claire Paraudeau fait d’ailleurs allusion), au sens aussi où la pièce est comme un kaléidoscope dont aucune facette ne nie l’autre. Mais un souffle passe, et la vie avec. Si « ceux qui vivent sont ceux qui luttent » (1), alors la Grande Clameur est un spectacle vivant. Sur scène, elle fait entendre la voix de tous ces gens qui vivent des petits matins, mais sans qui la Grande Histoire n’existerait pas. Car « c’est dans les rides des mains et pas seulement dans les paumes que nous pouvons lire notre avenir » (1). Elle fait entendre jusque dans le public le cri de ceux qui n’acceptent pas que ce soit ainsi que hommes vivent. Alors, allez, on se retrouve à la salle Jacques-Brel (et on l’espère pour vous dans de nombreuses autres salles), amis, ne loupez pas ce moment fantastique. ¶
Laura Plas
1. Les deux citations sont des extraits du spectacle, de même que le titre de l’article.
La Grande Clameur, de Jean-Louis Heckel, d’après le témoignage de Bertrand Page
Cie La Nef-manufacture d’utopies • 20, rue Rouget-de-Lisle • 93500 Pantin
01 41 50 07 20
Site de la compagnie : www.la-nef.org
Mise en scène : Jean-Louis Heckel
Assistant à la mise en scène : Simon Carrot
Avec : Pierre Bernert, Baptiste Étard, Claire Perraudeau
Scénographie : Baptiste Étard
Construction : Antonin Étard, Daniel Péraud, Alexandre Vincent
Construction des marionnettes : Carole Allemand, Éric Deniaud, Sébastien Puech
Création lumière : Philippe Lacombe, Julien Paulhiac
Création son : Pierre Bernert
Création vidéo : Antonin Étard, Daniel Péraud, Sébastien Puech
Régie générale : Julien Paulhiac
Régie vidéo : Marion Abeille
Salle Jacques-Brel • 49, avenue Édouard-Vaillant • 93500 Pantin
Réservations : 01 41 50 07 20 (La Nef-manufacture d’utopies)
Le mercredi 2 février 2011 à 15 heures et le jeudi 24 février 2011 à 19 h 30
Festival Les Giboulées, au Théâtre Jeune Public à Strasbourg le vendredi 25 mars 2011 à 20 h 30 et le samedi 26 mars 2011 à 17 heures
Durée : 1 h 5 (tout public à partir de 12 ans)
10 € | 7 € | 5 €