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Par Les Trois Coups
« Les Amantes », romance édulcorée
« Connaissez-vous ce “beau pays” avec ses monts et ses vaux ? Au loin, de belles montagnes le délimitent, peu de pays peuvent en dire autant. » Ce pays, décrit par Elfriede Jelinek dans « les Amantes », c’est l’Autriche, contrée dont l’auteure hait les scléroses et les angoisses identitaires. Cinglant, obscène, mais aussi d’une froideur et d’une platitude stylistique étonnantes, ce roman constitue un défi pour qui aspire à le mettre en scène. C’est justement ce qui a motivé la jeune metteuse en scène Bea Gerzsenyi, dont la création nous est présentée en ouverture de la cinquième édition du prix des Jeunes Metteurs en scène au Théâtre 13. Une tentative intéressante, dont l’audace est cependant atténuée par des choix discutables.
« Ange baroque », « ange de la vengeance », Elfriede Jelinek, dans la tradition des grands polémistes et misanthropes Karl Kraus et Thomas Bernhard, s’attache à dénoncer à travers une expression anticonventionnelle l’hypocrisie d’une nation, de sa nation, qu’elle exècre. Marquée par le traumatisme national-socialiste, son écriture frappe par sa puissance détonante, et dérangeante. Portée sur scène plus de trente ans après sa naissance, la « romance au vitriol », les Amantes, de l’auteure autrichienne, fait écho à des problèmes bien contemporains, qui ont aussi une portée tristement universelle.
Cette modernité, elle est symbolisée sur scène par un écran central qui nous assène, avant même l’entrée en scène des personnages, les images lénifiantes d’une campagne idyllique, rayonnante du bonheur des « braves gens » qui l’habitent. Ce dispositif, accompagné de la voix d’une narratrice qui nous restitue fidèlement le prologue du roman, fonctionne tel un slogan publicitaire simultanément déconstruit par un regard critique. En effet, quand arrive enfin Brigitte, hargneuse, pleine de dégoût pour son métier qui consiste à coudre des soutiens-gorge, l’ironie véhiculée par les images devient évidente. La voix grinçante, froide et rectiligne de la narratrice, complète efficacement l’installation audiovisuelle.
Coincées entre une rafale d’images et une chroniqueuse dominatrice, deux femmes, Brigitte et Paula se débattent, tentent d’émerger d’un quotidien harassant, d’une vie à l’horizon limité par les montagnes de leur pays. Mais cela, elles n’envisagent guère de le faire seules : les deux créatures, bien qu’appartenant à des milieux différents, placent leurs plus grands espoirs dans la fondation d’un couple, unité économique bien plus que sentimentale. Dénuées de tout caractère propre, tour à tour réifiées et animalisées dans le roman, les deux femmes y sont au mieux décrites par un vague prénom sans majuscule, ou même par une simple lettre à la mesure de leur insignifiance.
Difficile de rendre sensible une telle inconsistance sur scène, quand le corps des acteurs est là, bien présent et réel. Mais tel n’était pas le parti-pris de la metteuse en scène, qui dit au contraire avoir cherché à doter ses personnages de personnalités bien marquées. Dans le but, sans doute, d’accentuer la dramatisation, de renforcer l’aspect théâtral d’un spectacle par ailleurs dominé par la narration. En soi, ce choix est déjà contestable. En insufflant de la vie aux tristes pantins, aux êtres déshumanisés de Jelinek, Bea Gerzsenyi passe à côté de la portée hautement tragique de l’inconsistance humaine. D’autant plus que les deux actrices, malgré certains passages d’une remarquable intensité, ne parviennent pas à incarner des entités très précises. Elles sont donc dans l’entre-deux, hésitant entre l’existence et l’effacement, situation on ne peut plus inconfortable.
On sent bien une certaine violence poindre, pourtant, mais elle arrive par vagues et non en flux continu comme on aurait pu le souhaiter. L’ironie est constante, certes, mais l’obscénité qui rend si abrupte la lecture des Amantes n’apparaît que rarement. Il a bien fallu couper et supprimer de nombreux passages du roman de 200 pages, mais sans doute l’ensemble aurait-il gagné à ne pas ménager le spectateur. Cette réalisation, non sans qualités, pèche alors par sa recherche d’un consensus étranger à l’esprit du texte. ¶
Anaïs Heluin
Les Trois Coups
Les Amantes, d’Elfriede Jelinek
Dans le cadre du prix des Jeunes-Metteurs en scène au Théâtre 13
Du 15 juin au 1er juillet 2010
Traduction : Yasmin Hoffman et Maryvonne Litaize
Adaptation : Joël Jouanneau
Mise en scène : Bea Gerzsenyi
Cie Alfama et Cie Saint-Leu Culture Passion
Avec : Yasmin Berber, Annamaria Papp, Julien Prévost, Marie‑Céline Tuvache, Lisa Spatazza, Loïc Vidal, Olivier Marques
Scénographie : Bea Gerzsenyi et Márton Gothár
Musique : Peter Csák et Olivier Marques
Image et vidéo : Márton Gothár
Création lumière : Péter Fazekas et Bastien Gérard
Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris
Réservations : 01 45 88 62 22
Mardi 15 juin 2010 et mercredi 16 juin 2010 à 20 h 30
15 € | 11 €
Pass 5 spectacles : 30 €
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