Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Tout le charme d’un voyage en chambre
Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups.com
Nous avons déjà dit ici tout le bien que nous pensions du précédent album, « Linea del sur », du contrebassiste d’origine catalane et italienne Renaud García-Fons. Le dernier, « Méditerranées », qui nous entraîne en dix-huit plages dans un voyage autour de ce que les Romains nommaient « notre mer », n’a pas moins de charme.
Renaud García-Fons | © Caroline Pottier
Le périple, au sens propre, qui nous est présenté par le compositeur nous emmène en musique de l’Espagne à l’Italie en passant par la Crète, le mythique Bosphore, le Liban, Israël et l’Égypte. Les noms des instruments, à eux seuls, sont une invitation au voyage. Les percussions y sont nombreuses, du bendir et de la dabourka du Maghreb au daf et au rik adoptés par le Moyen-Orient, sans oublier l’udu et le zarb venus d’Afrique et d’Inde, mais incorporés désormais dans notre tradition. Les cordes, cependant, ne sont pas oubliées, et comment pourrait-il en être autrement ? Outre la contrebasse du maître, on y entend donc le bouzouki grec, le tambûr oriental et le târ originaire d’Iran. On peut y ajouter le bansûri, une flûte traversière venue d’Inde, et, plus communs, le luth, la clarinette, l’accordéon, etc. Tous ces instruments composent un paysage qui nous est à la fois étrange et familier.
Le voyage commence avec Aljamiado, une pièce ainsi nommée en référence à la langue romane, aujourd’hui disparue, en usage dans les derniers temps d’al-Andalus et qui avait la particularité d’être notée en écriture arabe. Cette pièce (qui emprunte quelques éléments mélodiques au Rossignol anglais d’Hugues Auffray) évoque les échanges entre Orient et Occident en mêlant des rythmes de flamenco à des rythmes marocains.
La créativité de García-Fons
Trois étapes constituent nos coups de cœur. Le Camp d’Argelès, évocation grave et mélancolique dominée par un solo de contrebasse en pizzicato du lieu tristement fameux où furent enfermés 100 000 républicains espagnols lors de la retirada. La halte en Crète où l’usage détourné des bouzoukis et de la clarinette confère à Iraklio un charme singulier fait de reconnaissance et de nouveauté. Et enfin, last but not the least, ce Bosphore, qui réunit et sépare deux continents et dont l’histoire, malgré qu’on en ait, est si intimement liée à la nôtre. C’est peut être ici que se révèle le mieux la créativité de García-Fons. La contrebasse jouée à l’archet reproduit à s’y méprendre le son de la clarinette, si populaire en Turquie et dans les Balkans, tandis qu’on croit entendre le saz, l’instrument traditionnel turc par excellence, quand elle est jouée en pizz.
Il serait injuste de ne rien dire de l’album comme objet. La jaquette à rabats, comme c’est devenu l’usage, est tout simplement admirable par son graphisme et ses photos. Le livret qui est joint, très complet, présente chaque titre sur une page avec une photo évocatrice et un texte, bilingue français-anglais, souvent un poème, qui vient éclairer le morceau.
Méditerranées de Renaud García-Fons est un très bel hommage rendu à ce monde où s’ancre notre culture et qui nous parle tant dès que nous consentons à ouvrir notre cœur. Il nous tarde de le découvrir sur scène. ¶
Jean-François Picaut
Méditerranées, de Renaud García-Fons
Un album E.N.J.A.
E.N.J.-9563 2
Eclipse Next 2019 - Hébergé par Overblog