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Par Les Trois Coups
Des liaisons très dangereuses
Par Laura Plas
Les Trois Coups.com
Pour souffler les quarante bougies de La Comédie italienne, Attilio Maggiulli monte « Noblesse et bourgeoisie ». Infidélité, crime et trahison sont au programme de ce Goldoni noir et satirique. On rit peu, on rit jaune. Heureusement, ce petit texte souvent maladroit est adapté selon les codes de la commedia et servi par des interprètes énergiques.
« Noblesse et bourgeoisie » | D.R.
Il est des théâtres qui sont plus que des lieux. Ils ont une âme. Quand vous y pénétrez, vous vous y sentez comme Alice sur le seuil du pays des merveilles. Vous basculez ailleurs. C’est le cas de La Comédie italienne. Rue de la Gaîté, les sex-shops avoisinent les hôtels quatre étoiles, les restaurants et les théâtres. Vous marchez, un peu étourdi par cette vie, évitez à grand peine les passants pressés. Et puis apparaît une façade bigarrée. Un manteau d’Arlequin l’habille, des masques vous regardent. Cave canes * : des dogues dorés sont suspendus à des chaînes. Si vous poussez la porte, vous vous croyez dans un conte de Gautier où d’antiques objets vous parlent ; vous êtes transportés encore à Venise dans la boutique d’un faiseur de masques. On vous y accueille avec des notes et des cailloux dans la voix : l’Italie était à deux pas !
Cela fait quarante ans que ce théâtre existe. Durant tout ce temps qui fait une histoire, il s’est donné la tâche de former des acteurs et de faire connaître un répertoire exclusivement italien, souvent inédit. On ne s’étonnera donc pas qu’il fête son anniversaire avec un texte peu connu de Goldoni : Noblesse et bourgeoisie. Comme le titre l’indique, la pièce évoque le mariage malheureux entre une bourgeoise vertueuse et un comte roué et infidèle. Ce détestable personnage la trompe en effet avec une impétueuse et diabolique marquise. Le propos est noir et désabusé. Le mari ne s’amende sans doute qu’en apparence pour éviter le scandale. La comtesse est l’enjeu de négociations qui se font sans elle, avant d’être la victime d’une odieuse machination. Elle ne s’en sort que pour avoir appris elle-même la ruse. Noblesse et bourgeoisie est en ce sens une noire École des femmes. Mais, plus qu’à Molière, on pense à Choderlos de Laclos, et plus exactement aux Liaisons dangereuses. D’ailleurs, l’expression est citée dans la pièce. Le comte et la marquise ne sont-ils pas les cousins italiens de Valmont et de la marquise de Merteuil ?
Mariages malheureux
Histoire d’une mésalliance, la pièce propose elle-même un étrange mariage des genres. De fait, ses valets ivrognes et sa servante accorte font signe vers la commedia. Ses protagonistes, quant à eux, semblent parfois embarqués dans un drame larmoyant. D’ailleurs, la marquise est au premier acte une machine à soupirer : « Heu, patience ! ». Elle pardonne alors avec une grandeur d’âme digne des pires opus de Diderot. On échappe de peu à un dénouement tragique, mais on a droit à des querelles dignes des Amoureux de temps à autre. Œuvre étrange, donc, qui force le spectateur à passer d’un code à l’autre et donne une impression d’inachèvement.
Attilio Maggiulli choisit heureusement de tirer ce monstre dramatique vers la commedia. Les valets sont masqués ; les maîtres enfarinés font des mimiques si codifiées, parfois si outrées que leurs visages font songer aussi à des masques : ceux de leur hypocrisie, de leur rouerie. Perdant un visage humain, ils assument leur monstruosité. Alors que les valets évoluent dans le monde badin et bon enfant des lazzis, les maîtres exposent au public sans vergogne la vérité de leur âme, que ne bride plus le canevas comique. Les comédiens, portés par ce choix de mise en scène, jouent avec énergie. C’est pourquoi le spectacle présente quelques très bons moments : un prologue cassant, une scène de séduction entre valets par exemple, le duel entre la comtesse et la marquise surtout.
Certes, il n’est pas toujours facile d’exceller dans le genre, car le type absorbe parfois le personnage. La marquise (Guillaume Garnaud) s’enferme ainsi dans ses roulements d’yeux ; Arlequin (Alexis Long) gambade tant qu’on se demande s’il joue encore, et on ne découvre ses qualités que lorsqu’il retrouve son personnage du prologue. Mais Hélène Lestrade porte la pièce. Elle nous laisse entrevoir la finesse de la comtesse derrière ses mouchoirs de dentelle et ses déclarations de dinde. Une œillade, une négation qui se renverse en affirmation suffit à complexifier ce personnage. Non seulement, elle attire la sympathie des spectateurs, mais elle maintient son intérêt. Avec cette fine mouche, on se demande toujours ce qui va se passer. ¶
Laura Plas
* Prenez garde aux chiens !
Noblesse et bourgeoisie, de Carlo Goldoni
Mise en scène et adaptation : Attilio Maggiulli, assisté de Claudine Simon
Avec : David Clair, Guillaume Garnaud, Hélène Lestrade, Alexis Long, Sarah Mouline, Jean‑Jacques Pivert
Masques : Thierry Graviou
Décor : Stéphane Vuarnet
Régie, accessoire : Claudine Simon
Construction : Danièle Sornet
La Comédie italienne • 17-19, rue de la Gaîté • 75014 Paris
Site du théâtre : www.comedie-italienne.fr
Réservations : 01 43 21 22 22
À partir du 10 octobre 2013, du mardi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 15 h 30
Durée : 1 h 30
30 € | 25 € | 20 € | 15 €
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