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Par Les Trois Coups
Portrait de groupe
Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups.com
Ils ont entre dix-huit et vingt-cinq ans. Deux points communs les réunissent. Leur principale formation de comédiens s’est faite au conservatoire de Lyon, et ils vivent depuis quelques mois leur première expérience professionnelle salariée d’acteurs. Nous nous sommes rencontrés pendant une heure et demie pour un échange libre autour de quelques questions sur la façon dont ils ont ressenti leurs années d’enseignement et leurs premiers pas dans le théâtre d’aujourd’hui.
Elena Bruckert, Marion Couzinié, Asja Nadjar, Pierre Laloge, Benoît Martin et Maxime Roger | © Michel Dieuaide
En préambule, il est important de dire que ces jeunes comédiens ont commencé leur parcours avec de vrais rôles dans la trilogie Molière mise en scène par Gwenaël Morin * et dans la comédie musicale Bells Are Ringing réalisée par Jean Lacornerie. Une manière sérieuse et exigeante de se mettre au travail.
Tous reconnaissent l’aspect positif de leurs années d’apprentissage. Leurs itinéraires, outre le conservatoire de Lyon, ont été riches d’expériences. Pour certains, leur envie de devenir comédien remonte à l’enfance avec le plaisir d’inventer et de raconter des histoires. Pour d’autres, leur participation désirée ou fortuite à des ateliers-théâtre au collège ou au lycée a été déterminante. Pour d’autres encore, c’est le suivi de plusieurs conservatoires qui leur a permis de cerner leur projet. Tous, enfin, s’accordent sur le fait que leurs contacts avec le théâtre amateur ont été un espace enrichissant de rencontres et de questionnements.
Sur leurs années de classe au conservatoire, tous portent un regard lucide. Ils ont apprécié ce temps d’école beaucoup plus comme une période de culture, de transmission d’expériences que d’enseignement stricto sensu. Pour eux, le théâtre ne s’enseigne pas mais doit amener les étudiants à se découvrir comme acteurs-créateurs. Ils ont éprouvé du plaisir à rechercher cet équilibre difficile et indispensable entre les atouts de leur personnalité et les exigences des personnages à interpréter. En outre, compte à leurs yeux d’avoir pu ajouter à leur formation des temps de confrontation avec des apprentis-comédiens d’autres écoles et des artistes de diverses compagnies.
Une hiérarchisation excessive
Toutefois, ils regrettent de sentir une hiérarchisation excessive de la valeur attribuée aux différentes écoles de comédiens. À une remarque faite sur le risque d’être réservé à un emploi proche de ce qu’ils paraissent, tous souhaitent travailler avec des metteurs en scène dont l’une des qualités doit être de faire confiance à l’acteur pour qu’il s’étonne lui-même. À une question sur leur envie éventuelle d’aller compléter leur formation à l’étranger, ils évoquent sereinement un intérêt de principe, mais ils sont réservés sur le fait de se couper de leur réseau, de s’éloigner de Lyon qu’ils considèrent encore comme une place forte du théâtre et sur le coût d’un tel voyage. En clair, candidats à une sorte de programme Erasmus du théâtre, pourquoi pas mais pas tout de suite.
S’ils ont donc pour l’instant choisi de rester à Lyon et dans sa région, c’est qu’ils portent déjà un regard affûté sur la réalité des moyens de production encore disponibles qui conditionnent leur embauche. Conscients d’aborder un métier qui traverse une période d’extrême précarité, ils manifestent une commune volonté de marcher sur leurs deux pieds : d’un côté, continuer de travailler sur des scènes repérées, telles celles qu’ils viennent de fouler ; de l’autre, tenter d’atténuer les difficultés du régime de l’intermittence en se structurant et en s’organisant collectivement. Une belle formule a jailli durant notre entretien : « Il faut être capable d’affronter les égarements de la solitude. ».
À un autre moment, ils nous ont confié la liste non exhaustive des auteurs de théâtre qu’ils préfèrent, mariant les goûts les plus classiques aux écritures très contemporaines. Leurs élus : Shakespeare, Molière, Racine, Goldoni, Kleist, Tchekhov, et Cocteau, Vian, Calaferte, Beckett, Copi, Pinter, Aubert, Garcia, Celestini, Pommerat et… Woody Allen. Pour autant, à la question : « Lisez-vous du théâtre ? », leur réponse est : « Peu, sauf s’il s’agit de préparer un projet et toujours à haute voix, seul ou en groupe ». Mais ils lisent aussi des romans, des polars et des bandes dessinées avec toujours à l’esprit d’en faire du théâtre, au moins des lectures publiques.
L’acteur garde la place centrale
À une toute dernière question sur leur sentiment concernant la présence de plus en plus prégnante des nouvelles technologies dans les spectacles de théâtre, tous ont exprimé un point de vue mesuré. Point de fascination, mais l’envie de vivre des expérimentations comme gage éventuel d’une poésie différente, d’une magie inattendue, d’un rapport au corps renouvelé. Reste qu’ils revendiquent ardemment que sur le plateau l’acteur garde la place centrale pour éviter que ne se développe un théâtre « pauvre » asservi aux avancées technologiques. Dans l’ensemble, ils craignent plus ces avancées exponentielles dans la vie qu’au théâtre.
De ces jeunes comédiennes et comédiens, filles et fils d’artisans, de commerçants, de soignants, d’artistes, d’enseignants et d’éducateurs, il faut retenir les noms : Elena Bruckert, Marion Couzinié, Asja Nadjar, Pierre Laloge, Benoît Martin et Maxime Roger. Il faut également guetter les premiers pas de leur projet commun, intitulé Collectif Bis, et naturellement ne pas oublier d’aller les voir jouer. Certes, ils ne nous ont pas dévoilé leurs secrets, mais leur maturité et leur engagement ont quelque chose de réconfortant dans un monde théâtral où le narcissisme et les discours emphatiques occupent parfois trop de place. ¶
Michel Dieuaide
* Voir Dom Juan, le Misanthrope et Tartuffe.
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