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Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.

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« La Magie du costume », de Pascale Bordet, chez Actes Sud (reportage)

Du croquis à la scène


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Que recouvre le métier de  costumier ? C’est ce que nous apprend un très bel ouvrage qui retrace le parcours de Pascale Bordet, un travail riche de quatre-vingt créations, depuis ses premières esquisses jusqu’aux derniers raccords.

Le costumier fait partie des métiers trop méconnus du théâtre. Officiant dans l’ombre, il participe pourtant, dès le début, au processus de création. Souvent, les comédiens attendent impatiemment le moment, dès les répétitions, où ils vont revêtir leur costume de scène pour affiner leur interprétation, pour mieux entrer dans la peau de leur personnage.

Le témoignage de Pascale Bordet nous éclaire sur son approche. Après avoir commencé au Théâtre du Trèfle et aux ateliers de l’Opéra Garnier à Paris (1982-1986), elle travaille comme indépendante pendant plus de vingt ans, principalement pour le théâtre privé et, de temps à autre, pour la télévision ou la scène musicale. Depuis ses premières collaborations avec Jean-Paul Farré, elle ne cesse plus, habillant Michel Bouquet, Jacques Dufilho, Isabelle Carré ou Cristiana Reali, travaillant pour Georges Wilson, Jean-Claude Brialy, Georges Werler, Alain Sachs ou Stephan Meldegg, pour des pièces classiques ou contemporaines.

Ce livre est plus qu’un « beau livre » : une véritable œuvre d’art grâce à la reproduction de nombreux croquis et aquarelles, publication assurée avec le plus grand soin par les éditions Actes Sud. Costumes primés, costumes ratés, « costumes fantômes », les projets qui n’aboutissent pas, tous font rêver. Dotée d’une imagination foisonnante, Pascale Bordet livre une intéressante interprétation du réel. Elle a une esthétique très personnelle. Qu’elle habille des personnages fantasques ou pas, ses propositions font mouche. Nommée de nombreuses fois au molière de la Meilleure Créatrice de costumes (prix déjà obtenu deux fois), elle nous présente dans ce livre, avec modestie, une sélection de son œuvre, tout en insistant sur la notion de mémoire, si essentielle dans le domaine du spectacle vivant. Elle rapporte comment, depuis toute petite, elle se passionne pour les vêtements qui racontent des histoires ou des situations. Elle explique pourquoi, après sa formation aux Beaux-Arts, elle se tourne très vite vers la création de costumes de scène.

Cet album de souvenirs ponctués de réflexions, de citations, d’anecdotes, nous apprend beaucoup sur ce métier et ses techniques, ses exigences et ses frustrations. Comment concevoir un costume ? Comment exprimer l’identité d’un personnage ? Comment fabriquer concrètement le vêtement ? Comment lui faire passer l’épreuve de la scène ? Cet ouvrage permet également de bien saisir la démarche spécifique de Pascale Bordet : « Trouver ma liberté de création dans les contraintes, celle du texte en premier qui impose l’époque, le genre, le ton, celle de la mise en scène qui détermine un style, celle de la couleur du décor avec laquelle les costumes doivent s’harmoniser, celle de la morphologie des comédiens dont on est obligé de tenir compte et enfin, bien sûr, celle du budget ; imprimer mon style tout en exprimant, comme mes maîtres, la fonction essentielle du costume, celle de faire parler le tissu, afin que le vêtement, lui aussi, devienne acteur, que chaque accessoire ait un sens ».

© Laurencine Lot

De fil en aiguille, on suit le lent cheminement de ce travail artisanal. Qu’elle choisisse d’ancrer un personnage dans le réel ou, au contraire, de le vêtir de songes, Pascale Bordet convoque toujours l’histoire. Celle avec un grand H pour inscrire le contexte, sans jamais plaquer une époque mais en la transposant. L’histoire, sans majuscule, pour refléter des caractères, camper socialement et psychologiquement le personnage. Raconter des histoires aussi ! Mêlant le passé et le présent, sans omettre de se projeter dans l’avenir, elle invente, joue sur la diversité, cherche le décalage plutôt que la reproduction de modèles. Elle s’inspire évidemment beaucoup de l’acteur qui porte le costume. Les options de mise en scène, les contraintes scénographiques jouent sur la nature du tissu, la matière, les couleurs, la coupe du costume. Avant de se matérialiser, ses croquis préparatoires passent d’ailleurs entre toutes les mains (metteur en scène, comédiens, créateur des lumières, décorateur et producteur). Chiner, arpenter tout Paris, pour trouver le bon accessoire relève ensuite parfois de l’exploit. D’où l’importance d’avoir de bonnes chaussures, accessoire qui déclenche justement le processus de création, car baskets, rangers ou escarpins déterminent une démarche. Et puis, dans son atelier, elle fabrique elle-même l’introuvable. Elle recycle, coupe et coud, transforme le chiffon en œuvre d’art, enjolive ou épure, ajuste. Bref, elle fait preuve de tout un savoir-faire depuis le premier coup de crayon jusqu’à la maquette, en passant par les retouches lors des séances d’essayage et dans les coulisses. La confrontation au plateau permet en effet de vérifier que le costume bouge bien, respire, s’exprime. C’est alors aux acteurs sur scène de le faire vivre.

Pascale Bordet conçoit son métier comme un service. Elle sert le texte et le personnage, elle concrétise une partie des idées du metteur en scène, elle aide à la compréhension de la pièce, elle accompagne. Voici comment celle qui est connue dans la profession pour être toujours de blanc vêtue décrit son « blanc de travail » : « Depuis mon premier jour en atelier, j’ai porté la blouse blanche des couturiers. Premier rituel initiatique. J’ai gardé cette habitude jusqu’à me composer une garde-robe, été comme hiver, de la tête aux pieds, utilisant tous les blancs dans toutes les matières. J’ai pris le voile en entrant au théâtre comme on entre au Carmel, faisant le deuil de mon passé. Cachée derrière cette neutralité, je m’oublie, tout en servant de miroir à ceux que j’habille. Éternellement mariée au théâtre, je porte fidèlement cette couleur rigoureuse qui apaise et rassure les acteurs. Car, pour moi, c’est la couleur commune à l’enfance et à la vieillesse, la couleur des fantômes et des anges, la couleur de la magie, la couleur de ma vie. ». Une éthique, un sacerdoce qui lui permettent de partager une grande complicité avec de nombreux artistes.

Autre complice de son travail : Laurencine Lot. Présente dans la salle à chaque avant-première pour une séance de prise de vues. Avec son précieux regard extérieur, elle fixe sur la pellicule les costumes portés par les comédiens. Dans ce livre, le travail photographique est davantage qu’une simple illustration. Non seulement il témoigne de l’inscription du costume dans l’espace concret de la représentation, mais il donne à apprécier le talent de Laurencine Lot, elle aussi artiste reconnue dans son domaine, pour avoir couvert l’essentiel de la création théâtrale à Paris depuis le début des années 1970. Parcourir cet ouvrage, c’est donc entrer dans l’univers de chaque spectacle avec des clichés et des aquarelles qui se répondent harmonieusement.

Du croquis à la scène : du grand art qui rappelle le rôle déterminant du costumier dans la réussite d’un spectacle. Voilà une approche différente du théâtre qui montre que la création est un travail de fourmi, semé de doutes et de joies. Une révélation qui permet d’aller au-delà des apparences, car, une fois terminée la lecture de ce livre, on comprend mieux pourquoi un « bon costume » ne peut se contenter d’être vu. Il doit s’exprimer. Il doit avoir de l’allure et de l’esprit. « Il doit connaître son texte et ses mouvements ! ». 

Léna Martinelli


La Magie du costume

Textes et maquette : Pascale Bordet

Photographie : Laurencine Lot

Prix Diapason du Livre d’art 2008

www.actes-sud.fr

Actes Sud | Arles | 2008 | 39 €

224 pages | 22 cm × 28 cm | 100 croquis et maquettes, 70 photographies

I.S.B.N. : 978-2-7427-7714-3

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