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Par LES TROIS COUPS
« M. Vide et M. Silence
se font des confidences »
Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups.com
Le Funambule est un petit théâtre niché dans les hauteurs montmartroises. Sa programmation tient l’équilibre entre théâtre, cabaret et musique. Malgré cet équilibre, l’on vacille. D’émotion. Bouleversant, Darius Kehtari, en clown triste qui jongle avec les mots, nous conte avec « Cargo 7906 », de Sandra Korol, une épopée sur le fil tragi-comique et pose sur scène son bagage, un beau bagage poétique.
Tout débute par une projection vidéo et une musique, qui donnent le rythme effréné de l’histoire dans laquelle nous embarque Cargo 7906. Un peu violente cette vidéo. Comme un trou noir qui vous aspire. En quelques minutes vous voilà projeté, témoin bâillonné de l’odyssée sans espace, de l’épopée sans souffle d’un antihéros sans racines.
La vidéo commence par la fin. Elle résume en quelques images un itinéraire tumultueux que l’on remonte à contre-courant une heure et demie durant. Se faire abattre, risquer sa vie. Passer de la drogue et « peindre des rêves enfouis » au revers des cartons à pizza, sur un bout de jetée face à la mer. Exilé, être recraché en escale sur une terre étrangère après avoir traversé les mers dans le ventre d’acier d’un cargo. Le cargo 7906 en provenance « d’un pays de terre pourpre, d’eau et de fruits mûrs ». Vouloir offrir un ailleurs à un fils arraché à un pays en guerre.
Ce déraciné délaissé par le cours de l’histoire, qu’aucune aventure ne vient chercher, est une somme de paradoxe : clown triste, antihéros, plein d’espoir, mais sans illusions. Son exode, sa traversée des mers dans le ventre du cargo, à la façon d’un Jonas, l’universalité de sa parole de prophète, son humilité et sa bonté aussi, son refus de la haine et sa foi dans l’homme enfin, en font un personnage biblique, quasi christique. Voici son enseignement : « Le ciel est vide en soi. Tu n’y trouveras rien. Toute la noblesse du ciel est cachée au sein de la terre. Car c’est le ciel qui est à l’image de la terre. Alors scrute, creuse, laboure, encense la terre et tu y trouveras le pourquoi du ciel. ».
En forme de conte persan, la pièce mêle les paysages, les destinées, les personnages et entrecroise avec finesse les histoires d’hommes. Mais elle tisse aussi une toile de fond faite de violence, évoque la révolution en Iran, la guerre, les armes et le feu. L’écriture de Sandra Korol est d’une grande intensité. Elle se joue sur le fil, tout en finesse et en évocations. Jamais vindicative, elle offre une esquisse en clair-obscur, où l’espoir et le rêve côtoie l’Histoire et la crève. La mise en scène, la musique et les lumières sont au diapason.
Tout en finesse donc, et en évocation. Le jeu de l’acteur se concentre sur un espace restreint : au fond un écran, à gauche sa valise, à droite une chaise et, de face, une glace sans tain. Ou un miroir, un appareil radiographique peut-être, une fenêtre parfois, une sourdine aussi, un bocal, un aquarium, où l’on tourne en rond. Point d’échappatoire, donc. De cette mise en scène dépouillée, seul l’usage de la vidéo, efficace au début, semble perdre de sa justification au cours du spectacle et s’avère au final un peu anecdotique.
Le texte fait écho à Beckett : on rit de ce qui pourrait faire pleurer, on commence par la fin, la fin de l’histoire, « fin de partie », on est roi ou clown et extraodinairement banal en fait. Et l’on parle beaucoup parce qu’il n’y a rien de plus ajouter : « M. Vide et M. Silence se font des confidences ». Clown, acrobate et funambule, le formidable acteur Darius Kehtari irradie de vie et d’espoir, fait rire, jongle parfaitement avec toutes ces histoires et garde l’équilibre sur le fil d’un texte difficile.
C’est un spectacle exigeant qui marche bien, très bien même. Peut-être trop. Cela est sans doute dû à la violence de cette vidéo-hameçon qui nous attrape brusquement et à cette glace sans tain qui nous implique – l’adresse est directe – et nous exclut – la parole est monopolisée. L’acteur enfermé dans son bocal sature l’espace de mots, voit ses gestes empêchés dans un univers étriqué, et supporte avec le sourire du clown triste, clown-Christ, sa vie d’antihéros. Et ça en devient insupportable. On étouffe au point d’espérer la fin pour pouvoir enfin l’entendre de vive voix, le voir sans le filtre fumé de la glace sans tain.
De même, le récit des exils et des errances avec son rythme cyclique devient usant. On piétine, on tourne en rond dans une odyssée sans histoire, une « interminable succession d’ancestrales séquences » (Darius Kehtari). À vous de faire l’expérience. ¶
Cédric Enjalbert
Cargo 7906, de Sandra Korol
Coproduction : Ça se joue, Les Sirènes en pantoufles & la Cie Nausicaa
Mise en scène : Daniel Roussel
Interprète : Darius Kehtari
Musique : Jean-Samuel Racine
Maquillage : Nathalie Mouchnino
Scénographie : Grégoire Lemoine
Éclairage : Alain Boon
Réalisation vidéo : Sandrine Normand
Théâtre Le Funambule • 53, rue des Saules • 75018 Paris
Réservations : 01 42 23 88 83
À partir du 5 septembre 2007
Les mardis, mercredis et jeudis à 19 h 30
Durée : 1 h 30
19 € | 14 € | 10 €
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