Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par LES TROIS COUPS
La grande loterie
Apparemment, on est dans le manège de la vie. Apparemment, on n’arrête pas de compter, on est dans le dispositif de La Française des jeux. On est dans le dispositif d’un discours qui tourne en rond dans un manège. Alain Béhar dit : « J’écris de l’écriture », Alain Béhar fait des discours sans queue ni tête sur l’ordinaire ordonnancement de la vie. C’est quasiment incompréhensible.
On jette des pompons au public, on s’arrose la tête dans un bocal, on change d’habit quinze fois, on se laisse tourner en rond avec ses amis sur le petit manège blanc très design installé au milieu de la scène, on montre des petits papiers verts avec des numéros, on joue avec des ballons verts de La Française des jeux, on s’égratigne un peu. Évidemment, on n’est pas dans le narratif puisqu’on ne peut plus raconter des histoires au théâtre. Évidemment, on est dans la disruption du narratif : on joint tous les bouts de phrase de toutes les bouches et on remue pour mélanger comme à la Française des jeux. J’ai pas envie de jouer. Je perds le fil, y a pas de fil – c’est le manège qui tourne d’un jeu discursif s’emballant dans le dehors feutré, docile et mou d’une écriture qui joue le dehors du discours.
On pourrait dire que ce qu’on entend c’est la couche de la langue qui fait son vaudeville. On pourrait dire : on est dans le manège du discours, on joue la comédie de l’écriture. On est dans le banal, dans l’économiquement banal du langage couplé à un dispositif de comptage, qui serait là pour resserrer le discours sur lui-même dans la symbolique du manège. On pourrait dire qu’on est en face d’une démultiplication langagière comptabilisée. Puisque ça n’arrête pas de compter, puisque ça n’arrête pas d’énumérer des sondages, puisque les dialogues ne sont là que pour être comptabilisés. On est dans un compactage de la langue. On fait des tas avec le discours : on comptabilise des jeux d’écriture.
Effectivement, ça tourne au manège. Mais, devant Manège, le jeu m’énerve, on me fait marcher. La rumeur langagière déclinée dans ce vaudeville claquemuré de comptabilité me ramène à quelque chose d’une dérision du monde, qui me rend agacée. Je suis agacée : ce manège de la vie, c’est quelque chose comme des connections langagières banalisées que j’aurai du mal à avaler. Comme de sortir dans la rue et prendre de plein fouet le désordre ambiant urbain de l’économiquement comptabilisable, de l’urbainement manipulable du langage, et d’entendre : « Client, mon ami dans tes temps libres. Ça va ? Est-ce que tout le monde connaît tout le monde ? La rumeur est unanime : je m’occupe de tout ce dont tu n’as pas besoin. »
Ces premiers mots de Manège, c’est comme de la glace pilée sous ma langue. Et, quand on me jette le pompon, j’ai froid dans la moelle épinière de mon cœur. Dans ma tête, le manège tourne à vide, j’ai envie que ça s’arrête, j’ai l’impression d’avoir toujours le ticket perdant coincé dans l’arrière-tête d’une fabrique du discours à rogner la vie. ¶
Sandrine Deumier
Les Trois Coups
Manège, d’Alain Béhar
Cie Quasi
Texte et mise en scène : Alain Béhar
Avec : Renaud Bertin, Valentine Carette, Dolores Davias, Françoise Féraud, Éric Houzelot, Virginie Lacroix, Gilles Masson, Julien Mouroux, Nathalie Nambot
Régie : Gilbert Guillaumond
Musique : Benoist Bouvot
Production : Quasi
Théâtre Garonne • 1, avenue du Château-d’Eau • 31300 Toulouse
Réservations : 05 62 48 54 77
Du 23 au 24 novembre 2007 à 21 h 30| 19 h 30
Durée : 100 minutes
19 € | 15 € | 11 € | 9 € | 6 €
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