Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par LES TROIS COUPS
Un rêve de bonheur écrasé
par le poids de l’inertie
et de la fatalité
Par Myriam Lemétayer
Les Trois Coups.com
Je retiendrai surtout de la pièce « les Trois Sœurs » une furieuse envie de ne jamais céder à une morne et terrible désillusion, de ne jamais se laisser happer par la fatalité, d’agir plutôt que de gémir.
Les trois sœurs vivent dans une petite ville de Russie, que seule la présence d’une brigade égaye. Les officiers et un vieux docteur épris de leur mère décédée viennent souvent dans leur grande demeure et en chassent pour un temps la « pourriture rance de l’ennui ». Ces trois sœurs tentent de fuir l’oisiveté, à laquelle les condamne leur existence bourgeoise. Elles chantent les bienfaits du travail, mais lorsqu’elles se mettent à travailler, elles sont harassées, écrasées. Elles crient leur désir de partir pour Moscou, mais les mois, les années passent. Elles restent. Elles pleurent contre cette vie qui les « étouffe comme la mauvaise herbe ».
La quête existentielle des personnages m’a bien souvent donné envie de les secouer, afin qu’ils vivent, qu’ils changent leur vie au lieu de la rêver. Ils clament leur désir de bonheur sur tous les tons, mais jamais ils n’agissent pour briser l’élan de la fatalité. Ils deviennent ce qu’ils abhorrent, ils se mentent à eux-mêmes. Les personnages sont écrasés par l’ennui et le désespoir. Ils ne parviennent qu’à devenir des êtres tristes et ternes, dont la désillusion se résume au sentiment que plus rien n’a d’importance.
L’histoire de ces trois sœurs n’est pas réjouissante, mais le texte, bien qu’empreint de gravité, est aussi parsemé d’un humour grinçant, qui allège l’ensemble et le rend tout à fait digeste ! Le texte d’Anton Tchekhov, s’il date de 1900, reste moderne, facile d’accès et n’est en rien anachronique. Seule la vacuité immobile dans laquelle semblent se complaire les personnages donne le sentiment d’une époque révolue.
« les Trois Sœurs | © Pidz
Le rythme de la pièce est lent, suffisamment pour que se déploient avec grâce les caractéristiques de la quinzaine de personnages présents sur scène. Le spectateur reste heureusement toujours tenu en éveil par la justesse et la fluidité de la mise en scène de Patrick Pineau. Les envolées philosophiques, auxquelles s’adonnent périodiquement les personnages, ne nous lassent pas grâce à quelque trait d’esprit, qui vient rompre l’élan lyrique.
Il m’est difficile de distinguer tel ou tel comédien parmi tous ceux qui évoluent sur scène. Leurs jeux se complètent. Je mentionnerai pourtant particulièrement les comédiens qui incarnent des personnages drôles et bien souvent pathétiques (le professeur, le docteur). Leur jeu relevé pimente, donne du piquant à la pièce. Sans eux, elle aurait en somme moins de saveur.
Par ailleurs, l’évolution des décors a été pour moi source de réflexion. Si le décor est toujours épuré, il est de plus en plus dépouillé au fil des actes. Il traduit le fait que les personnages tentent de fuir leur maison, mais aussi qu’ils en sont en quelque sorte expulsés. Ils ne quittent jamais leur ville ni leur vie. La pièce qui avait commencé dans un riche salon bourgeois s’achève donc simplement dans le jardin de la propriété. Cependant, la brigade et les officiers quittent la ville, abandonnant les trois sœurs au désarroi et au vide.
Si cette pièce ne m’a pas enchantée – par manque d’originalité peut-être –, elle m’a néanmoins énormément intéressée. En effet, elle m’a fait beaucoup réfléchir sur la nature des personnages et sur la société russe du tournant du siècle. ¶
Myriam Lemétayer
Les Trois Sœurs, d’Anton Tchekhov
Traduction : André Markowicz et Françoise Morvan
Compagnie Pipo-Patrick Pineau
Mise en scène : Patrick Pineau
Assistante à la mise en scène : Anne Soisson
Avec : Nicolas Bonnefoy, Suzanne Bonnefoy, Hervé Briaux, Patrick Catalifo, Delphine Cogniard, Laurence Cordier, Alain Enjary, Nicolas Gerbaud, Aline Le Berre, Sara Martins, Joseph Menant, Charlotte Merlin, Fabien Orcier, Richard Sammut, Lounès Tazaïrt
Conseil dramaturgique : Magali Rigaill
Décor : Sylvie Orcier
Costumes : Sylvie Orcier et Rémi Tremblay
Assistant décor : Hakim Mouhous
Son : Jean-Philippe François
Lumière : Daniel Lévy
Accessoires, peintures : Renaud Léon
Maquillage : Annick Dufraux
Coiffure : Jocelyne Milazzo
Régisseur : Pascal Rivaud
C.D.D.B.-Grand Théâtre • place de l’Hôtel-de-Ville • Lorient
Réservations : 02 97 83 01 01
Du 18 au 20 décembre 2007 à 19 h 30 ou 20 h 30
Durée : 3 heures
18 € à 30 € (étudiants : 12 € une heure avant le spectacle)
Eclipse Next 2019 - Hébergé par Overblog