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Par LES TROIS COUPS
Une coquille vide, retentissante et fragile
Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups.com
Départ vers l’ouest. On a entendu dire qu’on exploitait le filon claudélien dans les contrées boulonnaises. On prend le train [de banlieue] et on se rue au T.O.P. dans l’espoir de trouver une pépite avec « l’Échange » de Claudel, joué jusqu’au 20 janvier 2008. Retour bredouille.
Fruit d’une expérience consulaire aux États-Unis, l’Échange est plein de la découverte de cette société du Nouveau Monde. Pièce réécrite, elle est fille de la modernité par ses thèmes, par son système scénique et sa langue. En trois actes, un décor unique et quatre personnages, Claudel tisse un drame puissant sinon violent, excessif et saisissant. Louis Laine et Marthe, son épouse, quittent la France pour l’Amérique. Louis travaille pour le financier Thomas Pollock et l’actrice Lechy Elbernon. L’alcool, le désir, l’argent, l’infidélité et la mort. Claudel peint les passions humaines de cette Amérique infernale et fascinante. Il crée, dans une langue rythmée, chantée, psalmodiée, dans une langue qui s’enroule et se déploie en liberté, un Faust moderne, où l’on se damne pour l’argent et le désir.
La mise en scène d’Yves Beaunesne fait la part belle à une « chorégraphie » dynamique. Le ballet des personnages mime avec intelligence les méandres de la langue. Le jeu de lumières soigné vient soutenir avec la grâce de lumières froides, de clairs-obscurs et d’ombres découpées, la beauté poétique tout en arabesques de la langue de Claudel. Le dépouillement de la scénographie confine à l’austérité : une toile de fond figure le rivage indéterminé et vierge du Nouveau Monde ; un lit à barreau et une table en bois, un intérieur modeste ; quelques poutres évoquent tout autant la toiture d’une maison que la silhouette d’une église mormone. Le tableau est somme toute assez réussi, mais il a contre lui de rester le même tout au long du spectacle. Les costumes, en revanche, sont anodins, voire impropres. Thomas dans son costume blanc, coiffé d’un chapeau de cow-boy, et Lechy, tantôt en pantalon blanc, tantôt en robe légère derrière ses lunettes noires, semblent sortis d’une croisière sur le Nil. Thomas Pollock est certes un conquérant, mais pas un red-neck. S’il représente la violence, c’est celle de la modernité pas celle du cow-boy à la conquête de l’Ouest. L’on perd ainsi toute la face inquiétante des personnages. Dommage pour un texte que l’on dit sentir « le soufre et le stupre ».
« l’Échange » | © Guy Delahaye
La banalité des costumes et l’immuabilité du décor n’aident pas au déploiement de la poésie de ce drame. L’abstraction de la langue est plombée par le réalisme dépouillé de la scénographie. L’absence de réel parti pris de montage se retrouve dans le jeu des acteurs. Malgré une ouverture fort engageante, le temps faisant, on perd pied. Porte-parole d’un texte qu’ils semblent au final ne pas comprendre, du moins ne pas vouloir faire partager, ils déclament mais n’incarnent rien ni personne. Peut-être n’ont-ils pas été incités à affronter, déflorer, pénétrer la langue de Claudel. Timorés et déférents, ils se laissent porter par la forme poétique. La diction tantôt lancinante, tantôt heurtée fait de la rupture un motif. On peine à saisir le sens d’un texte devenu coquille vide, certes retentissante mais fragile. La relative courte durée de la pièce (un peu plus de deux heures) oblige sans doute à hâter la progression d’un drame poétique qui doit prendre son temps. Et la pièce sature. Il y a comme trop de mots, ce qui évidemment est absurde : le texte de Claudel est riche, pas indigeste.
Les passages dits en anglais qui émaillent le texte (de même que la musique, les sons et les chansons) sont à cet égard significatifs. Ils sont inaudibles. Non seulement parce que l’accent est approximatif, mais aussi et surtout parce qu’on ne les entend tout simplement pas. Comme si les acteurs n’osaient pas. La peur devant un texte d’une telle ampleur, devant une langue si bouillonnante, difficile et belle ? Peut-être. Yves Beaunesne dit de Claudel qu’il est l’homme du « théâtre paroxystique » et que son Échange « est un poème comme un mouvement lancé à la recherche des proportions de l’éternité ». S’y est-il perdu, dominé, emporté par l’élan impérieux des vers ? Après un beau Partage de midi donné l’an dernier à la Comédie-Française, l’Échange déçoit. ¶
Cédric Enjalbert
L’Échange, de Paul Claudel
Compagnie La Chose incertaine-Yves Beaunesne
Mise en scène : Yves Beaunesne
Interprètes : Nathalie Richard, Alain Libolt, Julie Nathan, Jérémie Lippmann
Collaboration artistique : Marion Bernède
Assistant : Augustin Debiesse, Caroline Lavoinne
Scénographie : Damien Caille-Perret
Costumes : Patrice Cauchetier
Lumières : Joël Hourbeigt
Création son : Christophe Séchet
Coiffure, maquillage : Catherine Saint-Sever
Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billancourt
Réservation : 01 46 03 60 44
Du 10 au 20 janvier 2008, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures
Durée : 2 h 15
25 € | 20 € | 12 €
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