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Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.

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« La Bonne Âme de Sezuan », de Bertolt Brecht (critique), L’Heure bleue, Saint-Martin-d’Hères

Sacrée distanciation !


Par Elsa Guérineau

Les Trois Coups.com


Dans l’agglomération grenobloise, plus exactement à Saint-Martin-d’Hères, vous trouverez près d’un hypermarché une salle où l’on peut encore rêver. C’est ici à L’Heure bleue que j’ai pu assister à une représentation de « la Bonne Âme de Sezuan ». Avec Bertolt Brecht, l’équipe du Théâtre du Réel nous invite à suivre les aventures d’une femme généreuse.

La bonté de Shen Té devient de plus en plus renommée dans le village et risque donc d’être de plus en plus exploitée. Elle dit : « J’aime donner », mais elle invente aussi un subterfuge pour préserver ses propres intérêts. Elle se déguise donc de temps en temps en homme, soi-disant son cousin, qui, par son sens des affaires, son argent et son autorité, met de l’ordre dans sa vie et la protège des personnes qui souhaitent abuser de sa générosité.

La dualité de ce personnage oppose la bonté au sens des affaires. Personnellement, j’ai aussi vu à travers le personnage de Shen Té divisée entre insouciance et gestion, entre rêves et survie, une synthèse de la femme partagée entre son identité culturelle (douceur, amour, bonté…) et la nécessité d’agir librement.

Les comédiens se servent de leur corps pour exprimer la situation sociale des personnages. Un corps penché en avant pour le porteur d’eau, une hanche boiteuse pour une prostituée, etc. Ils portent tous un collant sur leur visage, qui masque les émotions et les singularités de chacun. Le jeu de l’acteur respecte la distanciation voulue par Brecht afin que les spectateurs ne soient pas induits en erreur par la subjectivité d’un personnage. 

J’ai trouvé, par contre, que le jeu des dieux manquait d’homogénéité. Il m’a semblé que l’un d’entre eux se différenciait plus que les autres. Il était étourdi, crédule, et souvent en retard : source d’humour. Un autre paraissait de nature sceptique. Apparemment, le souhait était d’exprimer un trait de caractère particulier à chaque dieu. Mais le résultat m’a paru flou.

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Les coulisses sont à vue du public. Nous pouvons y voir les comédiens avant qu’ils n’entrent. Une volonté sans doute pour encore préciser que ceci n’est pas la réalité, mais l’illustration d’une narration. Cependant, le spectateur ne peut pas voir tout ce qui se passe en coulisses. Les comédiens ne sont donc pas tous à vue en permanence. Du coup, j’ai trouvé que ce choix de mise en scène perdait de son intérêt et qu’il n’était que symbolique.

La représentation s’immobilise parfois pour laisser place à une chanson interprétée par les comédiens. Ces chansons adressées aux spectateurs rappellent la présence du chœur dans une tragédie grecque. Nous naviguons ainsi entre l’épopée d’un individu et une situation politique dans l’Histoire. Mais nous ne voyageons pas toujours via nos émotions.

Loin de l’espace de jeu, en hauteur et à jardin, un peu comme un dieu ou un manipulateur, se situe le musicien et régisseur son. Bruitages et sons accompagnent différentes situations, entrées et actions. Une musique pour l’entrée des dieux, un bruitage pour la pluie qui tombe, un son pour un sanglot ou une chute, etc. J’ai parfois trouvé que ces interventions sonores prenaient trop de place et alourdissaient les situations. Cependant, je dois bien avouer que c’était un excellent moyen technique pour mettre de la distance entre moi et ce qui se jouait sous mes yeux.

Enfin, de manière plus générale, la pièce ne manque ni d’humour ni de rythme. J’étais heureuse de réentendre le texte de la Bonne Âme de Setzuan. Ce texte me semble universel, car, d’une certaine façon, il raconte comment un individu navigue entre liberté d’opinion et d’action, et dépossession de lui-même.

Je pense cependant que ce n’est pas parce que c’est un texte de Bertolt Brecht et avec une volonté d’inciter le spectateur à un regard politique qu’il faille que la distanciation soit l’unique parti pris. En tant que spectatrice, j’aurais préféré assister à une mise en scène moins symbolique, où les personnages auraient fait l’objet d’une approche plus subjective, et faire par moi-même le travail de distanciation. Je pense qu’il n’est pas nécessaire qu’on nous propose une addition de situations dépourvues d’émotion pour que le spectateur mène une réflexion sur la pièce. 

Elsa Guérineau


La Bonne Âme de Sezuan, de Bertolt Brecht

Le Théâtre du Réel

Mise en jeu et dramaturgie : Yves Doncque

Jeu, manipulations, bruitages : Jérémy Brunet, Michel Deleuze, Bérénice Doncque, Lola Lelièvre, Nicolas Moisy, Nicolas Prugniel, Mathilde Vieux-Pernon

Scénographie et décors : Alberto Chiesa

Création chanson : Guillaume Paul

Costumes, masques, accessoires : Anne Bonora

Lumière et son : Pascal Pellissier

L’Heure bleue • rue Jean-Vilar • Saint-Martin-d’Hères

Réservations : 04 76 14 08 08

Mercredi 12 décembre et jeudi 13 décembre 2007 à 20 h 30

Durée : 2 heures

Tarifs : de 11 € à 15 €

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