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Par LES TROIS COUPS
Gorki sans amertume
Par Franck Bortelle
Les Trois Coups.com
Fortement mâtinée de Kusturica, Buster Keaton ou encore Tim Burton, cette adaptation très libre de la pièce « les Bas-fonds » de l’« amer » Gorki (gorki : « amer » en russe) séduit par la performance physique des comédiens et ses trouvailles visuelles nombreuses, même si elle frôle parfois la démonstration de cette virtuosité.
C’est en 1902, quelques décennies après l’abolition du servage en Russie, que la pièce les Bas-fonds fut jouée sur une scène, après qu’elle eut obtenu la mansuétude malveillante de la censure. Car celle-ci lui prédisait un four mémorable qui l’enterrerait plus sûrement dans les tréfonds de l’oubli qu’un tapage médiatico-politique. Or, le triomphe fut au rendez-vous, ce qui obligea ladite censure à faire interdire la pièce partout où des velléités de la monter se faisaient sentir. Gorki, quant à lui, se fit poignarder par un inconnu durant cette période.
Tout cela pour dire que les Bas fonds ne caressent pas vraiment dans le sens du poil et que Gorki n’est point Tolstoï… Dépeignant un microcosme social de l’ombre, des sous-sols, des tréfonds (le titre original de la pièce Na dnie signifie « Au fond »), la pièce de Gorki met en scène des personnages qui vivent ou plutôt survivent loin de la lumière du luxe et la brillance de l’apparat. Des réprouvés. Des humiliés et offensés, pour prendre appui sur un autre grand de la littérature de la misère russe, Dostoïevski.
Le texte de Maxime Gorki est noir, désespéré, dostoïevskien. À l’image de la jeunesse de l’auteur et dont il s’inspira pour écrire cette pièce. Les personnages, qui pourraient être des misérables hugoliens ou des S.D.F. de l’an 2000, ne sont plus que l’ombre de leur ombre. Et pourtant, ils vivent…
Mettre en scène une telle pièce, moult fois montée pour le théâtre, nécessite au minimum une originalité de parti pris. Claire Dancoisne a opté pour un travail très éloigné de l’œuvre originale puisque le spectacle, ramassé sur une heure, privilégie le mouvement au texte. Quasi muette ou parsemée de quelques répliques dans un sabir vaguement russophone, cette aventure hors normes ne prend appui sur Gorki que pour les personnages. Des personnages troublants, un peu inquiétants, dont on ne voit pour ainsi dire jamais les visages.
En lieu et place du dialogue, la metteuse en scène a choisi le mouvement. C’est en effet un tourbillon qui s’anime dès les premières secondes pour ne plus s’arrêter. Le décor, bourré de trouvailles dont Kusturica raffolerait, se module à l’infini, conférant à lui seul une touche de fantaisie et d’humour bien peu gorkien. Mais, surtout, l’évolution de ces personnages autour de ce décorum un peu foutraque relève d’une véritable performance physique. Il faut d’ailleurs les compter au moment des saluts pour se rendre compte qu’il ne sont que six. Leurs déplacements multidirectionnels et incessants, leur rapidité d’intervention bluffent sans coup férir. On croit les voir sortir de partout tant ils occupent la scène dans sa totalité.
Forcément, une telle énergie, conjuguée à un énorme travail, crée une délicieuse sensation de tourbillon. De plus, l’humour se taille une belle part dans ce microcosme des laissés-pour-compte si souvent témoin du désespoir et de la désillusion. Et l’optimisme, la joie de vivre, l’entrain en sortent les grands vainqueurs. L’indiscipline aussi, qui, en outre, renvoie directement à l’auteur.
Fresque épique et décalée, loufoque et désopilante, Sous-sols, par sa mise en scène, rejoint l’univers du Gorki des années 1900 en ce sens que c’est un spectacle qui ose. Qui peut tout craindre peut tout oser. Claire Dancoisne n’a pas grand chose à craindre sinon que son spectacle désoriente les puristes. Mais sa manière de bousculer les choses a toutefois plus de chances de séduire que de contrarier. ¶
Franck Bortelle
Sous-sols, d’après Maxime Gorki
Programmé par le Théâtre de la Marionnette • 38, rue Basfroi • 75011 Paris
04 90 27 14 31 | télécopie : 04 90 85 93 50
info@theatredelamarionnette.com
www.theatredelamarionnette.com
Mise en scène et adaptation : Claire Dancoisne
Assistante à la mise en scène : Patricia Pekmezian
Avec : Henri Botte, Thomas Dubois, Gaëlle Fraysse, Esther Mollo, Lucas Prieux, Maxence Vandevelde
Musique : Pierre Vasseur
Lumières : Manu Robert
Personnages : Bertrand Boulanger et Marie Bouchacourt
Couture : Annette Six
Machine : Fred Parison, Patrick Smith
Construction : Joris Janssens, Sylvain Liagre, Amaury Roussel
Décors, sujets : Claire Dussaux, Coline Lequenne
Photo : © Sylvain Liagre
Théâtre Paris-Villette • parc de la Villette • 75019 Paris
Réservations : 01 40 03 72 23
Du 18 janvier au 9 février 2008, lundi, mercredi et samedi à 19 h 30, mardi, jeudi et vendredi à 21 heures
Durée : 1 heure
21 € | 15 € | 10 € | 8 €
Dates de tournée en 2008 :
– 4 et 5 avril à L’avant-Seine de Colombes (92)
– 26 avril au centre culturel Picasso de Trith-Saint-Léger (59)
– du 20 au 23 mai : au Prato à Lille (59)
– en juillet au Off du Festival d’Avignon (84) (option)
– en octobre au Temple de Bruay-la-Buissière (62)
– en décembre au Volcan du Havre (76)
– en 2009 : en avril au Sémaphore de Port-de-bouc (13) (option)
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