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Nous sommes tous des monstres
La compagnie Ouvre le chien crée un spectacle à réflexion sociale sous la forme d’un talk-show. Elle y exhibe ses monstres.
« La norme, on se l’approprie tous du moment où l’on sait être ce que l’on est. »
Le spectacle commence dès que les spectateurs pénètrent dans la salle. Nous sommes face à un plateau télévisé où s’affairent régisseur, maquilleuse, animateur, cadreur, musiciens… Pour le lancement de l’émission préenregistrée « Elephant People ». Merrick, animateur de ce show télévisé, y invite du spectaculaire : la monstruosité. Parmi ces figures de monstre, nous avons Jacques, un homme dont le frère a le corps d’un bébé pendouillant sur le ventre de Jacques et dont la tête est dans le corps de Jacques ; la femme à barbe ; des frères siamois ; l’homme-chien ; Vincent Mc Doom (dans son propre rôle). Les ménageries de cirque, les baraques foraines, qui exhibaient leurs créatures extraordinaires, leurs phénomènes de foire, leurs prodiges trouvent leur pendant contemporain dans les médias.
Merrick convoque bientôt chaque monstre à prendre la parole, à s’exprimer sur son corps, ses corps, sa vie psychologique, sociale et économique. Le monstre, qui ne s’exprimait guère dans le passé, devient par la télé-réalité un monstre qui s’exhibe, son âme y compris. Une âme qu’il expose, révèle lui-même, sans le truchement d’un tiers, sans être un objet médical appartenant à la science, à un médecin, sans être l’animal de foire d’un tenancier de cirque. Alors des questions parmi tant d’autres viennent à l’esprit. Qu’est-ce qui pousse un être humain à exposer sa monstruosité, à s’exposer, alors qu’un monstre n’appartient qu’à lui-même ? Lorsque Merrick, l’animateur, pose des questions indécentes, voire scandaleuses, aux frères siamois, qu’est-ce qui l’oblige à dire des infamies ? Quel regard porte-t-on sur la monstruosité ? La norme ? Le spectacle suscite beaucoup d’interrogations et peut être le champ de multiples réflexions : identité, télé-réalité, monstruosité, norme, voyeurisme, médiatisation.
La scénographie est adéquate au propos. Elle met en place, entre réalisme et imagination, l’univers d’un plateau télévisé avec caméra, régie, récepteurs, mire, costume à la Jean-Luc Delarue, techniciens habillés tout en noir, instruments de musique. Elle prend en charge avec pertinence la plastique de la monstruosité. Des écrans placés en fond de scène servent à la projection de textes, de films, de graphismes autorisant une double lecture.
Le jeu des comédiens est incarné, distancé et devient acte de paroles par le récit et le chant. Merrick, dans une déstructuration corporelle, se révèle hideux. La femme à barbe est dans le registre vocal. Elle raconte sa vie et chante. Son chant est ennuyeux et plutôt approximatif. Vincent Mc Doom est dans un jeu minimum, expression corporelle au féminin, et son texte est diffusé en voix-off. Jacques attire l’attention par son côté sensoriel : il touche, caresse les mains de son frère, mais ne provoque pas de vive émotion. Car son invraisemblable frère, prothèse qu’il porte, nous garde à distance. Du chien, on garde l’image de la violence à cause de ses rugissements et de son altercation avec Merrick.
Des points gênants dans la réception du spectacle sont apparus. L’élocution des comédiens n’est pas toujours très claire. De même, le texte a des faces obscures, on ne comprend pas tout. La poésie, la métaphore s’accordent parfois difficilement avec l’oralité, ajoutées à des projections d’images. Par ailleurs, le livret d’opéra pourrait être inclus dans le prix de la place. Alors que la lecture musicale au début du spectacle révèle le timbre intéressant du chanteur et une musique originale, la plupart des compositions ronronnent ensuite dans des mélodies répétitives, des fantaisies convenues, et on s’assoupit. Enfin, les chants anglophones ne sont pas abordables par tous.
S’il est besoin de références, alors, dans une infime mesure, on peut penser au théâtre grec par la présence d’acteurs, d’un chœur (le groupe Married Monk) et du coryphée (Merrick) ainsi qu’au travail d’Augusto Boal pour son envie de provoquer la réflexion. Dans cette mise en abyme de la monstruosité, le réel et l’imaginaire se côtoient. Nous pouvons aussi dire à la suite de ce spectacle que nous avons tous un air de famille, nous sommes tous des monstres. Le cinéma a largement puisé dans cette thématique. Renaud Cojo a donné la parole à ces monstres, leur a permis de montrer leur âme en dénonçant notre monstruosité. Mais en convoquant sur scène Vincent Mc Doom jouant Vincent Mc Doom, une personne donc au milieu de personnages, cela provoque une situation ambiguë, retorse. Au bout du compte, Renaud Cojo paye Vincent Mc Doom pour s’exhiber. Pour ce genre de choses, nous avions le cirque, la science, les baraques foraines, le cinéma, la radio, la télé-réalité et nous avons maintenant le théâtre. Ce n’est pas alors la figure du monstre qui outrepasse l’entendement, mais ce que l’on en fait. ¶
Christine Trolet
Les Trois Coups
Elephant People
Conception, mise en scène : Renaud Cojo
Livret : Daniel Keene
Traduction : Séverine Magois
Avec : Delphine Censier, Pascal Dubois, Vincent Mc Doom, Léon Napais, Clarice Plasteig, Sifan Shao, Jean-François Toulouse
Musique et interprétation : The Married Monk
Scénographie : Philippe Casaban et Éric Charbeau
Conception images : Benoît Arène et Renaud Cojo
Vidéos additionnelles : Christophe Barbet, Thierry Lahontâa
Lumières : Éric Blosse
Sound designer : Victor Severino
Costumes : Sandrine Lucas
Régie générale : Emmanuel Bassibé
Construction décor : Bruno Coucoureux
Prothèses : Annie Onchalo et Alexandre Haslé
Maquillage : Elsa Gendre-Cojo
Steady screen : Marc Valladon
Baraque foraine : Bruno Loire
Graphisme : Philippe Lebruman
Assistante de production : Krystel Vergne
L’Hippodrome • place du Barlet • BP 79 • 59502 Douai cedex
03 27 99 66 60
Mercredi 30, jeudi 31 janvier 2008 à 20 h, salle Malraux