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Par LES TROIS COUPS
Paradoxal
Sur la petite scène du Théâtre Tallia trône une baignoire entourée d’un rideau léger. Drôle de décor pour le monologue d’une drôle de fille qui aime s’enfermer dans la salle de bains pour réfléchir. Entre humour noir, dynamisme et désespoir, on oscille, on vacille, selon l’humeur de Miss Einstein.
Tantôt Prune, tantôt Blandine ou Miss Einstein, le personnage que l’on découvre ici souffre d’une crise identitaire aiguë. À l’âge charnière de l’adolescence, Prune ne comprend pas et ne supporte pas le monde des adultes. Alors, seule avec son chat dans sa salle de bains, elle raconte ses envies, ses frustrations, son besoin viscéral de vivre une vie plus exaltante que celle de ses parents ou de ses copains de classe.
De notre côté, nous écoutons Prune avec attention, surtout parce que le jeu de Coralie Bonnemaiso est véritablement magnétique. Elle nous tient, depuis son entrée dansante – une séquence de danse ouvre le spectacle – jusqu’à sa sortie de scène. Sa grâce et son aisance participent grandement à faire vivre ce petit bout d’adolescente.
« les Paradoxes de Miss Einstein » | © Tomoko Sawauchi
La direction d’acteur se révèle, elle aussi, efficace. Le jeu est physique : Coralie Bonnemaiso n’hésite pas à sauter, faire des galipettes, se blottir dans la baignoire ou jouer avec les rideaux pour matérialiser l’humeur du personnage. L’espace scénique est en mouvement, la pensée de Prune aussi.
Ce qui m’a gênée ne relève donc pas du jeu ou de la direction d’acteur, mais bien du texte. Un texte intelligent, certes. Brillant même quelquefois, mais qui manque d’audace. Le personnage de Prune conserve en effet toujours une distance avec le public. Elle s’arme de son humour sec et noir, et de son air supérieur, et ne nous laisse pas complètement entrer dans la confidence.
Si l’auteur avait fait plus confiance en son lecteur/spectateur, l’écriture aurait peut-être été plus subversive, et plus profonde. Certains thèmes, comme la boulimie, ne sont traités que sur le mode humoristique, et c’est bien dommage. On est prêt à écouter Prune jusqu’au bout, alors pourquoi s’arrêter à la surface ? Cette distance peut sans doute être expliquée par le fait que le texte d’origine n’est pas un monologue de théâtre. En tout cas, bien que le texte soit bien adapté, il manque une progression dramatique au personnage de Prune.
« les Paradoxes de Miss Einstein » | © Tomoko Sawauchi
Ce manque est néanmoins largement compensé par l’inventivité scénique de la mise en scène, avec un jeu physique et énergique, et un travail de fond pour allier différents arts dans le cadre du spectacle. À cet égard, la musique, spécialement créée pour le spectacle par le groupe Meisterfakt, met en valeur la désespérance de Prune face au monde qui la happe. Avec son style électro, la chanson 6 Feet under rappelle aussi le besoin d’injecter un peu de modernité et de culture pop au théâtre parfois trop vieillot.
Le travail chorégraphique est lui aussi inspirant, avec une séquence dansée en début de spectacle qui, bien qu’un petit peu longue, évoque le besoin de Prune d’échapper à une condition paralysante. La séquence vidéo, enfin, pose un peu plus question, parce qu’elle n’est introduite qu’à la fin du spectacle, et rompt assez abruptement avec l’ambiance instaurée par Coralie Bonnemaiso dans le monologue. Cependant, l’utilisation de la vidéo projetée sur le rideau mouvant est très intéressante. Un moyen d’adoucir la transition entre le monologue traditionnel et le support filmé pourrait être de présenter simultanément la présence de l’actrice et le film final ?
Un spectacle paradoxal donc, avec certaines trouvailles très stimulantes, et d’autres aspects à débattre. La mise en scène est, à mon avis, plus ambitieuse que le texte qu’elle sert. Mais cela n’est que mon avis, et je vous invite à aller voir le spectacle pour pouvoir en discuter ! ¶
Anne Losq
Les Trois Coups
Les Paradoxes de Miss Einstein, d’Henri-Frédéric Blanc
Cie Les Balbucioles • 20, rue du Maréchal-Juin • 94700 Maisons-Alfort
06 64 43 65 50
Mise en scène : Estelle Gapp
Avec : Coralie Bonnemaiso
Musique : Meisterfakt
Chorégraphie : Farrah Elmaskini
Réalisation vidéo : Guillaume Martin
Théâtre Tallia, salle Roxane • 40, rue de la Colonie • 75013 Paris
Réservations : 01 45 80 60 90
Du 6 février au 27 mars 2008, le mercredi à 20 heures
16€ | 12 €
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