Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par LES TROIS COUPS
Gare au train
Scène de gare dans un théâtre qui s’est installé depuis une dizaine d’années dans une gare désaffectée. Cette mise en abyme est l’avant-goût d’un déroutant miroir où un monde de paumés alcooliques interroge le « sens » que prend le train de nos vies. Et notre monde comme théâtre d’illusions.
Une gare dans la pénombre, de l’eau goutte. Au fond, une horloge arrêtée. De temps en temps, le bruit et les phares d’un train. Quatre sans-abri s’y côtoient, entre alcool, crasse, culpabilité et obsessions. Quatre destins s’y croisent. Doko, tel un starets ivre, ancien gardien de réserve d’animaux licencié pour avoir laissé dépérir l’ourse Katia, dont il avait la charge. Loutko, l’ancien chef de gare qui se défend d’être un mendiant et se raccroche à la récitation des horaires ferroviaires. Méto, meneur improbable de cette cour des miracles, ancien musicien, esprit fort, intellectuel d’opérette, rationnel, à qui on ne la fait pas. Loutka, enfin, sa femme avinée qui adore les films d’amour. Soulignons le bel usage que Mustapha Aouar fait du théâtre qu’il a façonné pour sa compagnie : sur le toit de l’arrière-scène, il nous fait entrevoir un espace où se joue le rêve de Doko retrouvant son ourse blanche qu’il ne cesse de pleurer.
La seule activité des quatre sans-abri est de répéter l’improbable occasion où un train s’arrêtera : les rôles sont rodés, mais le jeu encore incertain pour être admis à monter, intervertir des bagages et redescendre. Peu à peu, derrière ce projet de dévaliser des passagers, apparaît le désir de « prendre le train » comme les autres. Mais aucun train ne s’arrête. Tout au plus certains jettent au passage leurs déchets, immondices livrés aux rebuts dans une gare-décharge.
Un train enfin s’arrête, mais pour larguer un voyageur immaculé, lumineux, qui se révèle illusionniste et, comme eux, alcoolique. Il éclaire de joie cette petite troupe, prend la tête du groupe, au détriment du précédent chef de cette cour des miracles, qui regimbe à croire en la magie qui transforme leur quotidien. Le magicien saura-t-il répondre aux attentes de ces dépenaillés, notamment celle de voir un train s’arrêter pour les laisser monter ? Que ne promettrait-il pour une rasade ?
La compagnie de la Gare signe là une très juste interprétation de Boytchev, servie par un lieu qu’elle habite manifestement. Si elle rend accessible une pièce d’une grande densité, l’univers qu’elle nous représente demeure malgré tout à distance : par le propos lui-même, aux accents désespérés, parfois inquiétants ; par la mise en scène également, car un voile transparent sépare la scène du public, gommant le réalisme de la situation tout en camouflant les artifices de la mise en scène.
Cet univers-là est celui du bas-côté du monde, tantôt sordide quand l’inconnu est tué pour être dévalisé, tantôt tendre et léger, tantôt délirant et onirique. Il est imprégné d’un christianisme dépouillé de toute réalité : le « pourquoi m’as-tu abandonné ? » du Christ en croix est ravalé au rang d’une querelle conjugale d’ivrognes. Le sauveur ressuscité se révèle démagogue, manipulateur et fourbe. Comme à Emmaüs, à peine son identité révélée – Hari –, il disparaît. Le périple de ces déclassés est ainsi un exode sans terre promise. Boytchev décrit un monde sans sens, sans vérité, illusoire… Un monde où les ourses blanches portent des tailleurs rouge sang, distribuent des billets de train (« Où vas-tu ? — Nulle part. — Toi aussi tu vas quelque part. Tiens, prend ton billet. ») et conduisent les locomotives.
La petite troupe devient quartette, balbutiant puis claironnant l’Hymne à la joie. Mais, dans un monde qui sombre comme le fit le Titanic, se pourra-t-il qu’un jour « les mendiants seront frères avec les princes » ? L’humanité sera-t-elle enfin réconciliée dans un même train ? Ces laissés-pour-compte trouveront-ils la joie de la délivrance de ce qui les obsède, de leurs « péchés » ? Et, si au bout, il n’y avait que solitude, angoisse, néant ? No future.
Face à un salut illusoire, tous quatre veulent revenir « où sont leurs péchés », refuser un salut… inhumain parce que, les laissant sans personne autour, les condamne à disparaître. Et si, en creux, Boytchev révélait que ce à quoi aspirent ces bougres est déjà là, dans une fraternité de galère ? Le spectateur ressort de cette gare dérouté, mais ancré dans une réalité qui – si elle est plus complexe, plus incertaine – n’en demeure pas moins savoureuse. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Orchestre Titanic, de Hristo Boytchev (1998)
dans le cadre du cycle « Entre Bulgarie et Roumanie : un fleuve… »
Traduction (du bulgare) : Iana-Maria Dontcheva (2000)
Mise en scène : Mustapha Aouar
Avec : Pascal Bernier (Loutko), Fabrice Clément (Méto), Nouche Jouglet-Marcus (Loutka), Barnabé Perrotey (Doko), Stéphane Schoukroun (Hari)
Scénographie : Mustapha Aouar et Yorane Lebovici
Lumières : Pierre-Yves Toulot
Environnement sonore : Christian Sébille
Texte édité par les éditions L’Espace d’un instant
Production : compagnie de la Gare
Gare au théâtre • 13, rue Pierre-Sémard • 94400 Vitry-sur-Seine
Jusqu’au 30 mars 2008 (du jeudi au samedi à 21 h, le dimanche à 17 h)
Réservations : www.gareautheatre.com ou 01 55 53 22 26
Durée : 2 heures
12 € | 9 € | 6 €
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