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Par LES TROIS COUPS
Il n’y a pas d’humour heureux
Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups.com
Le Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis accueille Valentin Rossier et Jean-Quentin Châtelain pour une mise en scène des « Dialogues » de Bertolt Brecht. Commencées en 1940, ces brèves de comptoir avec accent grave et complément d’humour noir déclinent leurs sujets – très actuels – au présent. Le texte détonne, la mise en scène déroute.
De Kalle l’ouvrier métallurgiste ou de Ziffel le physicien, rien n’est dit. Du lieu, le buffet de la gare d’Helsinki, de la date, un immédiat après-guerre, on ne sait rien. Du contexte et des motifs qui président à la rencontre de ces deux exilés, rien non plus. Le dialogue seul compte. On évoquera la guerre, souvent, mais jamais avec horreur, juste avec humour – noir. L’Histoire est omniprésente, mais n’est pourtant pas le sujet. On parlera aussi philosophie et politique, mais sans aucune véhémence. De l’éloquence, certes, mais pas de grandiloquence. Ce Brecht, dans la traduction brillante et « complice » de Jean Baudrillard, déjoue les bienséances. La bienséance théâtrale d’abord : pas d’illusion, aucune identification, rien de dramatique. La bienséance idéologique aussi : l’ironie grinçante et l’humour noir imposent leur leçon de relativisme.
« Dialogues d’exilés » | © Bellamy
Le dialogue distille ainsi de petites bulles caustiques, qui pétillent de bons mots et d’aphorismes. Elles viennent éclater sur scène et dans la salle, à la face du spectateur. La mise en scène de Valentin Rossier rend intelligemment l’aspect fragmentaire des Dialogues par une alternance de courts épisodes, comme des moments suspendus où l’on débat à bâtons rompus, et de noirs mis en musique. Au cœur de ces ellipses étincelle une boule à facettes, un peu énigmatique, évoquant le caractère brillant du texte, son aspect fragmentaire, faisant aussi songer à un monde miniature en suspension. Cet accessoire ironiquement festif appartient en outre à l’univers de ces clowns tristes en smoking plantés derrière leur micro. Les deux bons comédiens sont en effet absolument statiques ; leur voix est monocorde. Grande désinvolture, identification impossible. Tout nous invite à prendre de la distance et à rendre possible notre réaction sinon notre réflexion. On ne saurait trouver drôles les sujets évoqués, et pourtant, un rire retenu éclate, de-ci de-là, inattendu et gêné.
Le statisme assumé de la mise en scène, son dépouillement absolu, le déni de toute illusion théâtrale, la monotonie des voix bien qu’en accord avec « l’effet de distanciation » et « le nihilisme désinvolte » souhaités par Brecht ont cependant leur limite. En effet, il ne reste presque rien, si ce n’est quelques moues sur les visages, des éléments de didascalies proposés par Brecht : ni contexte ni déplacements. L’attention du spectateur est ainsi mise à rude épreuve par la radicalité de la mise en scène : les Dialogues, on l’aura compris, ne sont pas un divertissement. À en croire Brecht, il n’y a pas d’humour heureux. ¶
Cédric Enjalbert
Dialogues d’exilés, de Bertolt Brecht
Traduction de Gilbert Badia et Jean Baudrillard
Mise en scène : Valentin Rossier
Avec : Jean-Quentin Châtelain et Valentin Rossier
Création lumière : Christophe Kehrli
Théâtre Gérard-Philipe, C.D.N. • 59, boulevard Jules-Guesde • 93200 Saint-Denis
Réservations : 01 48 13 70 00
Du 10 au 30 mars 2008 à 20 h 30, du mercredi au samedi, à 16 heures le dimanche, à 19 h 30 le mardi, relâche le lundi
Durée : 1 h 20
20 € | 15 € | 13 | 11 € | 10 € | 6 €
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