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Grégory Gadebois casse
la baraque
Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups.com
Il s’agit de deux premières. D’abord, de l’entrée au répertoire de la Comédie-Française d’une pièce portugaise du xviie siècle. Ensuite, plus inhabituel, de celle sur son vénérable plateau de… marionnettes ! « Vie du grand dom Quichotte et du gros Sancho Pança », d’Antonio José da Silva, dans une mise en scène (et en marionnettes, donc) d’Émilie Valantin. Une heure et quarante-cinq minutes de prouesses, qui font aisément oublier quelques lenteurs.
Mettons d’abord les choses au point. Il y a trois ou quatre institutions, en Europe, capables d’une telle réalisation. Ceci pour replacer ce qui va suivre dans son contexte : celui, comme l’écrit dans le programme son mécène, la société Grant Thornton (qui est-ce ?), de l’excellence.
Pour les ignares, da Silva est un auteur juif portugais, qui paya de sa vie les jalousies que son génie avait suscitées plus que ses convictions religieuses. Il mourut brûlé vif en place publique, à trente-cinq ans, alors que tout Lisbonne l’adorait. Collaborateur, comme Mozart à Prague, d’un théâtre grand public, le Teatro do Bairro Alto de Lisbonne, da Silva y inventa une forme légère, donc peu coûteuse, d’opéra-comique pour quelques chanteurs-comédiens, des marionnettes (déjà !) et un modeste accompagnement musical. Le succès fut considérable. C’est cette formule, sans les instruments, qui est reprise ici. Que notre Comédie-Française se donne les moyens (et la peine) de réhabiliter pareille trouvaille (du théâtre populaire de recherche) mérite qu’on lui rende sincèrement hommage.
Passons maintenant à la pièce, ou plutôt l’opéra chanté-parlé de da Silva d’après, vous l’aurez compris, le roman de Cervantès. Comme dans les Trois Mousquetaires, nous sommes vingt ans après, ici dix. Dom Quichotte est vieux, ses aventures derrière lui. Oubliées ? Non, oublie-t-on jamais ses anciens idéaux ?… Dulcinée, hier comme aujourd’hui, reste l’unique dame de toutes ses pensées. Ah, ses amis ont beau dire, l’envie de repartir est bien forte ! De même pour son écuyer Sancho Pança, qui, lui, rêve toujours d’une île à gouverner. Le temps de compter jusqu’à trois, les voilà à nouveau en train de battre la campagne en quête d’impossible.
Une cour d’oisifs conçoit alors un stratagème pour se divertir à leurs dépens. On fera apparaître à ces deux nigauds une fausse Dulcinée, soi-disant muette à la suite d’un enchantement. On prétendra alors qu’elle gardera son infirmité si le brave écuyer refuse de recevoir trois cents coups de fouet. Si, en revanche, il se soumet à l’épreuve, on le nommera illico gouverneur de cette île dont il rêve. Sancho baisse son pantalon, pensant délivrer ainsi la dame de son sortilège et devenir lui-même, du même coup, un personnage important. La suite va lui prouver qu’il rêvait. Et nous, donc ! Mais nous, délicieusement. Inventaire.
Les premières scènes pâtissent un peu du décor inventif mais encombrant d’Éric Ruff. Dès qu’il révèle ses secrets et semble se désagréger, on va d’émerveillement en émerveillement. Les faïences géantes, la végétation qui envahit tout, les montures de pierre, les chariots qui glissent, cette île qui flotte comme une couronne de mosaïques… Oui, la metteuse en scène et le scénographe se sont trouvés. Émilie Valantin, Prospéro de cette Tempête de signes, anime l’immense plateau de la salle Richelieu de son puissant souffle poétique. Certes, il en a fallu pour transmettre à autant d’Ariel son grand savoir-faire (la dame est marionnettiste depuis plus de quarante ans) : les faire, si j’ose dire, non seulement chanter mais encore manipuler, animer, souvent devenir eux-mêmes leurs marionnettes. La troupe du Français fait preuve ici d’une polyvalence et d’une modestie qu’on ne lui soupçonnait pas, pour être franc. Ils sont tous ahurissants.
Une mention spéciale pour les dames. D’abord celle de Sancho Pança : Teresa (Véronique Vella), qui exécute un numéro désopilant de duo ventriloque avec sa fille-marionnette Sanchitta, avant de former avec Silvia Bergé et Léonie Simaga un inoubliable « chœur farceur », qui, en plus, a la bonne idée de revenir tout au long du spectacle. On les retrouve avec ravissement dans la scène du Parnasse, où elles font les Muses en face des mauvais poètes, très judicieusement symbolisés par des marionnettes mi-vautours mi-vieilles chouettes. Un des sommets du spectacle. Entendre ces grands acteurs (et enfants) déclamer leurs inepties sous forme de parodies d’alexandrins, à la Comédie-Française, vaut le détour.
Ensuite les messieurs (Christian Blanc, Christian Gonon, Alain Lenglet), justement dans les rôles des mauvais poètes, des comédiens, des courtisans, des juges, dont ils entonnent une partie, eux aussi en chœur. Nicolas Lormeau, lui, chante (fort juste) un air ancien tout en manipulant la marionnette, qui l’accompagne au tambourin. Magique. Coup de chapeau aussi à Vincent Leterme, qui a conçu et réglé touts ces madrigaux et canons, chantés a capella et d’une grande beauté. On est entre Poulenc et Monteverdi. Pourquoi se réveiller ?
Continuons donc de rêver. Les lumières savantes de Gilles Drouhard nous y invitent, faisant naître du néant tout un monde de chimères en papier mâché, qui parlent ou chantent, avec les voix de ceux qui les meuvent. Quand on y songe, d’ailleurs, quelle idée géniale que ces marionnettes pour transposer, au théâtre, un roman sur le dédoublement de la personnalité ! Michel Favory, à ce propos, m’a paru un petit peu ronchon pour un Dom Quichotte censé vivre enfin son rêve. Le tandem qu’il forme avec Grégory Gadebois (Sancho Pança) tient cependant parfaitement la route. Mais quel Sganarelle, quel Papageno que ce Sancho-là !
Que voulez-vous, il est des rôles qui vous attendent de toute éternité. Sancho Pança est de ceux-là et il avait rendez-vous avec Grégory Gadebois, qui, malgré son énormité, n’en fait qu’une bouchée. L’humour, les ruptures de ton, la gouaille, le doute, la trouille, la candeur roublarde, tout y est. Avec, en prime, ce je ne sais quoi qu’ont seulement certains comédiens. Est-ce da Silva, la traduction, la mise en scène… ? En tout cas, il casse la barraque. Pour couronner le tout, il construit avec sa femme Teresa (Véronique Vella, le charme) un couple d’une rare vérité. Peut-être plus rare encore, d’une rare tendresse.
Un mot pour finir sur la bien spirituelle traduction de Marie-Hélène Piwnik, qui, elle aussi, est une réussite. Aussi profonde que naturelle, elle se permet même quelques calembours, tant elle est sûre d’elle. Tudieu, quelle équipe ! Je découvrais pour tout dire le travail d’Émilie Valantin. J’en suis presque confus et vous incite d’autant plus vivement à en faire autant. Décidément ces temps-ci, les grands hommes de théâtre sont… des femmes. ¶
Olivier Pansieri
Vie du grand Dom Quichotte et du gros Sancho Pança, d’Antonio José da Silva
Comédie Française – Entrée au répertoire, création
Mise en scène : Émilie Valantin
Mise en marionnettes et costumes : Émilie Valantin
Traduction : Marie-Hélène Piwnik
Avec : Sylvia Bergé, Isabelle Gardien, Léonie Simaga, Véronique Vella, Christian Blanc, Michel Favory, Grégory Gadebois, Christian Gonon, Alain Lenglet, Nicolas Lormeau
Collaboration artistique et décor : Éric Ruff
Lumières : Gilles Drouhard
Formation aux manipulations : Jean Sclavis
Chants et direction musicale : Vincent Leterme
Réalisation sonore : Jean-Luc Ristord
Fabrication des marionnettes : Ateliers du Théâtre du Fust-Montélimar
Assistante pour le décor : Dominique Schmitt
Avec le mécénat du Grant Thornton et le soutien de la Fondation Jacques-Toja, de la Fondation Calouste-Gulbenkian et de l’Institut Camões
Comédie Française • salle Richelieu • 2, rue de Richelieu • 75001 Paris
Location et réservation au : 08 25 10 16 80 de 11 h à 18 h 30
Du 19 avril au 20 juillet 2008, lundi, mercredi, jeudi à 20 h30, samedi et dimanche à 14 heures
Durée : 1 h 45
De 10 € à 37 € | 95 places à visibilité réduite 5 € en vente le soir même à partir de 19 h 30