Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par LES TROIS COUPS
Le Voyage à la lisière
Par Hervé Charton
Les Trois Coups.com
Un homme revient à lui, après combien de temps dans le coma ? On ne le sait pas, et lui-même ne le sait pas. Il raconte, à la première personne, son retour à la perception, à la conscience, à la pensée. La musique féroce de la langue de Lagarce, incarnée jusqu’au bout des tripes par un comédien magistral, nous propose un voyage minutieux à la sortie du tunnel.
Sur scène, il n’y a rien que deux draps blancs suspendus, tendus, à deux mètres du sol, une ouverture au centre. Et Alain Macé. Dès les premières paroles, il installe le rythme, les mimiques et la voix de celui qui découvre, de celui qui s’étonne et qui, à force de s’étonner, accepte ce qui arrive sans trop s’étonner encore ; de « celui qui raconte » et qui, tout en racontant, crée l’univers vers lequel il revient. Il sort de coma – on le comprend assez vite – et, par la parole, avec une minutie extrême et la prudence qui convient en ce genre d’occasion, il (re)prend possession de la vie. Il naît.
L’écriture de Lagarce est faite pour ce genre d’exercice : décrire une expérience sensible ténue, avec laquelle la mémoire se réarrange sans cesse. Cette recherche de l’expression juste, du mot juste pour capter la plus infime sensation, que balance en permanence l’aveu lucide de n’y pas parvenir, fait mouche, et raconte dans une prodigieuse alchimie cela même qu’on pensait ne pas pouvoir dire. À cause de ce personnage amputé de toutes ses facultés, qui les recouvre petit à petit et qui décrit les plus petits mouvements dans l’univers le plus restreint qui soit, on pense à Beckett. Mais l’humour de Lagarce s’attache à des choses plus quotidiennes, et son personnage se réveille dans un hôpital banal. D’où l’odeur de sandalettes du masque à oxygène. D’où l’ironie hargneuse quand il se fait manipuler comme un sac par des infirmières qui lui parlent à la troisième personne, comme à « un absent ou un sourd, un imbécile, un vieux, devenu vieux sans qu’il le sache ».
« l’Apprentissage » | © Élisabeth Carecchio
Mais, si cette minutie au final très lacunaire, cette obscure recherche de clarté, cette parole toujours incapable de s’exprimer et pourtant toujours plus avant parlée, si cette chimie touche, ce n’est que par l’action d’un homme de chair et d’eau. L’hésitation de cette pensée, qui se construit et se découvre elle-même, au fur et à mesure, Alain Macé en incarne chaque méandre, chaque étape, jusqu’au bout des ongles, jusqu’au plus profond de sa voix de basse. Prendre autant son temps dans un texte si dense, si étroit, et qui se répète autant, il fallait l’oser ; et avec grand bonheur, il l’ose. Car ce rythme est celui de la vie qui éclot, et qui se regarde éclore avec stupéfaction. Il raconte son propre retour au monde, et, ce faisant, se compose et se délivre lui-même, par la parole. Enfantant et enfanté, l’acteur est emporté, mobilisé corps et âme dans l’accouchement.
Alain Macé et Sylvain Maurice travaillent ce texte depuis 2004, quand il a été présenté au public pour la première fois sous forme de chantier. Le metteur en scène déclare, dans le programme, espérer avoir « mûri et progressé pour faire entendre cette voix ». Et, à cet égard, nul doute que l’objectif est atteint. Un tel niveau de maturité dans l’incarnation d’un texte ne se rencontre pas assez souvent. Pourtant, si cette voix particulière s’entend parfaitement, l’espace autour me semble habité avec moins de fulgurance.
Les draps blancs suggèrent plusieurs lieux et univers : l’hôpital, bien sûr, avec ces rideaux que l’on tire entre les lits des patients ; le music-hall, image appuyée par le costume de l’acteur, des sons d’orchestre qui s’accorde, quelques passages en ombres chinoises ; l’ouverture en plein centre, cette fente, rappelle parfois, quand l’acteur n’y passe que la tête, le lieu de la naissance. Les lumières, les sons aussi tendent à nous faire voyager : le music-hall encore, la salle d’opération, une clairière au clair de lune… Ce qui manque d’évidence pourtant, c’est l’à-propos de ces images, ce qui leur confère une pertinence au moment où elles se glissent. Elles semblent disposées au petit bonheur, presque par hasard, et peuvent perturber quand on leur cherche une raison d’être. Ce pourrait être une richesse, une valeur ajoutée. Mais ces jeux de lumière nous privent parfois du plus grand trésor de ce spectacle : la présence du comédien.
Car, j’y reviens pour finir, c’est bien lui, et sa prise de texte qui font tout le charme et la force de cette pièce. Quand, aux saluts, l’homme sur scène est épuisé, mouillé de sueur et presque chancelant, quelque chose s’est passé d’important. ¶
Hervé Charton
L’Apprentissage, de Jean-Luc Lagarce
Mise en scène : Sylvain Maurice
Avec : Alain Macé
Lumières : Xavier Mélot
Son : Jean de Almeida
Diffusion : Julie Girost
Les Déchargeurs, salle Vicky-Messica • 3 rue des Déchargeurs • 75001 Paris
Réservations : 0892 70 12 28 (0,34 € la minute)
Du 19 août au 20 décembre 2008 à 19 heures
Durée : 1 heure environ
18,50 € | 15,50 € | 13,50 € (collectivités) | 25,50 € (tarif duo)
Eclipse Next 2019 - Hébergé par Overblog