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Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.

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« Le ciel est vide », d’Alain Foix (critique d’Olivier Pradel), Théâtre municipal Berthelot à Montreuil

Plus qu’un purgatoire : un enfer !

 

Que sont devenus aujourd’hui certains héros shakespeariens, quatre siècles après les tragédies qui firent basculer leur existence ? Alain Foix « ressuscite » le Shylock du « Marchand de Venise » et l’Othello de la pièce éponyme dans une méditation poétique sur l’enfer du ressentiment et de la jalousie.

 

L’écriture de la pièce que nous livre Alain Foix est dense, au vocabulaire recherché, virevoltant de poésie… au risque parfois de l’onanisme intellectuel ou de quelques jeux de mots faciles (« le maure n’est pas mort »). L’auteur scrute avec habileté les cœurs, où s’instille l’aigre poison de la jalousie pour Othello ou de la haine pour Shylock : dans un désert, infini, sans étoiles, le général noir se morfond d’avoir tué Desdémone alors que le juif ressasse sa haine des chrétiens qui le méprisaient et à qui il impute la perte de sa fille Jessica. Dans le même espace, les deux femmes errent également, irrémédiablement séparées des premiers. Leur jeu parfois lent et placide fait goûter à l’ennui d’une éternité vide, hantée par des morts aux multiples vies, mais privés de toute existence. Plus nerveux parfois, en particulier avec la flamboyante Anne Azoulay, il exprime le feu dévorant qui les consume.


Didier Payen a créé un espace scénique qui fait entrer le spectateur, par un vaste corridor de gaze (qui rappelle l’Ascension vers le Paradis de Jérôme Bosch), dans une vaste salle de banquet céleste, sans convives ni victuailles. La table est aussi vide que le ciel.


La pièce excelle dans la description répétitive de l’isolement et de l’enfermement des quatre êtres : les fonds sonores lancinants, la tristesse du saxo, les lumières blafardes, le dépouillement du décor concourent à créer un univers vide et angoissant, parfois troublé par des images incompréhensibles et des sons inaudibles venant d’un autre monde. Un lieu existe au-delà du voile : monde des vivants, déjà infernal, celui des juifs errants, des nègres pendus, des mères qui se lamentent… Alors que les protagonistes, enfermés dans leur genre et leur culpabilité, reviennent sans cesse sur leur crime et sur leurs pas.



Plus qu’un purgatoire, ils vivent un enfer. Ils ne semblent pas voir d’issue à leur jalousie passionnelle, à leur cynisme, leur rancœur, leur amour fusionnel blessé ou leur colère. Ils découvrent combien leur enfermement naît de l’absence de l’autre ou plutôt de sa présence qu’ils ne peuvent rejoindre. L’originalité de cette œuvre est de déployer toutes les harmoniques de cette altérité : celle des sexes, des couleurs de peau, des cultures, des religions et des générations. Mais, en donnant la part belle à l’altérité sexuelle, seule insurmontable, et en posant l’antériorité de l’antisémitisme sur le racisme, elle hiérarchise de manière contestable les formes d’altérité et de leur refus.


Le ressentiment des damnés se mue petit à petit en obsession de l’absent(e). Leur salut pointe alors. La découverte finale de la fraternité et du pardon permettra la rencontre de Desdémone pour Othello, et de Shylock pour Jessica. Cet happy end, bien artificiel, ne convainc pas : après tant de désespérance sur la solitude insurmontable de chacun, ces retrouvailles semblent précipitées, et la mise en scène de Bernard Bloch souligne astucieusement leur non-aboutissement. Les traces des pas de l’autre deviennent visibles, le ciel se couvre d’étoiles, mais les séparés ne rencontrent l’autre que par la médiation d’un écran et, s’ils sont à la même table, ils ne se parlent ni ne s’étreignent.


Si vous allez voir cette leçon d’agnosticisme, malgré son petit côté « prise de tête » et désespérant, ne manquez pas de partager ensuite un bon dîner entre amis. Si d’aventure le ciel se trouvait vide, votre terre au moins serait supportable. 


Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le ciel est vide, d’Alain Foix

Mise en scène : Bernard Bloch, assisté de Paul Allio

Avec : Anne Azoulay (Jessica), Philippe Dormoy (Shylock), Hassane Kouyaté (Othello), Morgane Lombard (Desdémone)

Scénographie : Didier Payen

Images : Dominique Aru

Costumes : Charlotte Villermet, Charlotte Zwobada

Musique : Rodolphe Burger, Yves Dormoy

Lumières : Luc Jenny

Régie générale : Michaël Serejnikoff

Son : Thomas Carpentier

Théâtre municipal Berthelot • 6, rue Marcellin-Berthelot • 93100 Montreuil

Réservations : 01 41 72 10 35

Du 2 au 19 octobre 2008, du lundi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 heures (relâche le mercredi)

Durée : 1 h 30

15 € | 8 €

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M
L'article d'Olivier Pradel, parfaitement argumenté, témoigne d'une écoute intelligente et attentive de la pièce et contient en définitive beaucoup plus d'éloges que de critiques. Il ne me semble assurément pas laisser supposer une quelconque "haine tenace de l'intelligence". La séparation irréductible des sexes est patente dans la pièce, qu'on le veuille ou non, et constitue un élément fondamental de sa dramaturgie. Par contre, en ce qui concerne l'antériorité de l'antisémitisme, peut-on reporcher à l'auteur les propos d'un de ses personnages et lui prèter les mêmes sentiments ? Shylock défend ce point de vue assez répandu et après tout non dénué de fondement si l'on sait que le racisme (tel qu'on le conçoit aujourd'hui) était à peu près inconnu dans l'antiquité, alors que les juifs (si l'on en croit la Bible) étaient déjà persécutés comme groupe religieux. Cela dit rien ne permet d'affirmer que ce soit celui de l'auteur. PM
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O
Je vous remercie de vos deux réactions. La critique n’est ni une science exacte, ni une vérité absolue : elle n’est que l’expression de ce qu’un spectateur reçoit de la représentation publique d’une œuvre. Elle est donc éminemment subjective, et marqué par la culture, les préoccupations, la sensibilité de celui qui assiste à cette représentation… Vous avez cependant raison de souligner qu’elle exige dans le même temps un respect de l’œuvre, de son propos, de son intention. <br /> Ceci dit, dire qu’une œuvre a un « petit côté prise de tête » tout en soulignant son écriture « dense, au vocabulaire recherché, virevoltant de poésie » ne me semble pas une « haine tenace de l’intelligence » mais une critique bien légitime d’une ornière de la pensée qui est le pédantisme. Il faut reconnaître que la théologie ou la philosophie ne s’invitent pas facilement au théâtre : Alain Foix s’y est essayé et il en est déjà pour cela méritant. Et la critique de l’« onanisme intellectuel » est faite par un homme qui l’a pratiqué sous toutes ses formes !<br /> Vous parlez d’humour, mais je n’ai guère senti le public autour de moi s’en esclaffer… Seul le rapprochement entre « maure » et « mort » que j’ai entendu (et noté) a fait passer dans le public quelques vaguelettes de rires…<br /> Je maintiens qu’une « hiérarchie » des altérités peut être lue dans la pièce et je conteste que l’altérité fondamentale (qui est ce que j’ai perçu du ressort de cette pièce) soit entre les genres. Car les hommes et les femmes demeurent séparés et eux ne peuvent dire : « Je ne suis pas femme/homme… parce que je suis mort. » De même, Shylock défend la thèse d’une antériorité de l’antisémitisme sur le racisme que je récuse : le racisme moderne puise ses racines dans une haine ancestrale de l’autre, tout comme l’antisémitisme moderne dans l’antique antijudaïsme. Et cet argument peut donner à penser qu’il existe entre les victimes comme une concurrence, au nom même de leur durée. Or c’est ce que récuse l’ensemble de la pièce. Le fait que l’auteur soit noir n’empêche pas hélas l’écueil d’une telle lecture de son œuvre.<br /> Cet échange revigorant m’a donné le goût de mieux connaître l’œuvre de Foix. Mais je doute que nous puissions demander à celles et ceux qui iront voir sa pièce de la lire d’abord pour la bien comprendre : une telle conception du théâtre n’en ferait plus un spectacle vivant mais un travail d’érudition. <br /> J’ai peut-être mal compris cette œuvre, et j’en suis marri. J’espère être le seul dans ce cas. Sinon, pourquoi faudrait-il que le spectateur soit seul idiot ou superficiel ? Se pourrait-il aussi que la pièce soit mal écrite ou mal interprétée ?
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T
Par ailleurs, il est souhaitable d'avoir un peu de rigueur journalistique. Alain Foix n'a jamais écrit "Le Maure n'est pas mort". Cela n'apparaît nulle part dans son texte. Il fait simplement dire à Othello: "Je ne suis pas noir... parceque je suis mort". Une phrase sur laquelle je vous invite à méditer. T.O.
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T
L'article sur le ciel vide témoigne d'un regard très en surface et révèle d'une approche erronée d'une pièce qui révèle bien plus de pronfondeur que ne semble l'avoir vu ce critique. Parler de hierachie des altérité me semble tout partculièrement hors de propos. D'autant qu'Alain Foix est noir et que ce n'est pas son propos.Je lui conseille par ailleurs de lire les ouvrages de cet auteur. Cela lui permettra d'éviter de parler d'onanisme à ce propos. Il semble qu'il est passé tout à fait à côté de cette oeuvre magistrale et que l'humour omniprésent dans cette pièce qui est tout sauf "prise de tête" lui a totalement échappé. Il est vrai qu'il y a des haines tenaces de l'intelligence. T. O.
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