Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Beurk, à la fin !
Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups.com
Anna Politkovskaïa est une des rares journalistes russes à avoir dénoncé les exactions commises en Tchétchénie dans cette atroce ratonnade qui ne voulait pas dire son nom. Elle fut abattue par balles dans l’escalier de son immeuble il y a deux ans à Moscou. Lars Norén a choisi de lui dédier sa dernière pièce en la créant à Nanterre (au Théâtre des Amandiers) le jour anniversaire de son assassinat : pour mémoire le 7 octobre 2006. Une fois de plus, le théâtre me somme d’ouvrir les yeux sur ce que l’homme fait de pire à l’homme. Et, une fois de plus, j’avoue être partagé. Lars Norén veut-il ici être journaliste ou dramaturge ?
Dans un pays proche mais lointain, dévasté par la guerre, une prostituée tombe enceinte d’un homme (disons Salaud 2), qui la roue de coups sous les yeux du petit garçon qu’elle a eu de Salaud 1, qui est parti. Un jour, celui-ci revient et prostitue aussitôt son fils, qui a neuf ans. Appelons ce fils Stoïco. Le petit Stoïco a pour seule amie une aveugle de dix ans : Elma. Un veuf, officier à la retraite, la désire et l’emmène chez lui. Entretemps, Salaud 3 baise la mère de Stoïco, qui en profite pour lui piquer sa valise, pensant qu’elle contient quelque chose de précieux. En fait, c’est le crâne noirci du fils de Salaud 3.
Cette œuvre, sèchement écrite, accumule… que dis-je, amoncelle horreur sur horreur. Nous sommes après le désastre, dans les décombres calcinés de la civilisation, là où on ne fait plus que ses besoins, sadisme compris. Que vous dire ? C’est le Titus Andronicus de Lars Norén, mais je ne suis pas sûr qu’il soit Shakespeare.
« À la mémoire d’Anna Politovskaia » | © Véronique Vercheval
Sauf par moments. Chaque fois que Clara Noël (Elma, la petite aveugle) passe sur le plateau. Un charme, une grâce incomparables. Sa scène avec le veuf (Christophe Odent), qu’elle émeut – et nous donc ! – au point qu’il l’épargne, est inoubliable. De même, celle où elle revient avec Stoïco (Agathe Molière époustouflante) chaparder chez ce même veuf. Tout ce passage est d’un grand auteur et d’un grand metteur en scène.
Le reste du temps, on reçoit une dégelée d’images coups de poing ponctuées de : « Je suis une merde. Toi aussi t’es une merde. On est tous des merdes. Des merdes de Dieu. ». Autre exemple de joyeuseté : la mère, toujours enceinte même après les coups de pied dans le ventre, à son fils parti lui rabattre des clients, déclare : « Je fais tout ! Ils peuvent venir à deux. 400 balles s’ils viennent à deux ! »
Sommes-nous encore au théâtre ou devant un journal dramatisé (« le 20 heures » des planches !), qui fausse, voire interdit, tout jugement ? Juge-t-on comment un homme en tabasse, en vend, en viole, en tue un autre ? Je parle sérieusement. Dois-je écrire : « Ce que je préfère, c’est le moment où le vieux dégoûtant… » Ah, beurk à la fin ! Sommes-nous devenus fous ?! Lars Norén vit en Suède, où les sévices, le meurtre et la pédophilie sont interdits ! Nous regardons trop la télévision. C’est de cela que nos sociétés sont le plus malades, à mon avis.
Puisque cette œuvre est dédiée à Anna Politkovskaïa, Antigone russe assassinée pour son courage, ayons celui de la lire. Allez aux Amandiers de Nanterre. Là, vous trouverez, dans le hall, non seulement tous ses livres, mais encore presque tous ceux qu’on a écrit sur elle. Achetez-les et ensuite allez, ou non, voir ce spectacle effarant, je ne sais dans quel sens. ¶
Olivier Pansieri
À la mémoire d’Anna Politkovskaïa, de Lars Norén
Texte français : Katrin Ahlgren, Amélie Wendling
Mise en scène : Lars Norén
Avec : Gauthier Baillot, Georges Bécot, Alfredo Cañavate, Laurent Caron, Malin Crépin, Patrick Donnay, Agathe Molière, David Murgia, Clara Noël, Christophe Odent, Nicolas Struve
Scénographie et costumes : Gilles Taschet
Lumières : Benoît Gillet
Chorégraphie : Grégory Loffredo
Chant : Giuseppina Mammone
Assistante à la mise en scène : Amélie Wendling
Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre
R.E.R. A - Nanterre-Préfecture + navette
Réservations : 01 46 14 70 00
Du 7 au 25 octobre 2008, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30
Durée : 2 h 5
25 € | 12 €
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