Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
La mémoire de Lou
Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups.com
Ah, il s’en passe de belles à la Maison des métallos ! Tandis qu’une partie des locaux est investie par un « Corpus eroticus » où les spectateurs sont, dit-on, reçus dans des cabines spéciales pour des conférences sur le sexe (il faut absolument que j’aille voir ça !), la grande salle de théâtre accueille « la Jeune Fille de Cranach », spectacle écrit et mis en scène par Jean-Paul Wenzel. Une demoiselle y passe son temps à se déshabiller et à se rhabiller. Curieusement, c’est un peu long. Les gens ne sont jamais contents !
Au bord d’un lac, un vieil ermite survit dans la dernière pièce habitable de son manoir en ruine : la bibliothèque. C’est là que débarque par un soir d’orage une exquise naïade apeurée par les éclairs. On sait, depuis Brassens, que le gros temps peut en effet créer ce genre de situation. La pauvrette est toute trempée et grelotte de froid. Qu’à cela ne tienne ! Le vieillard possède des robes d’autrefois précieusement conservées dans un coffre. Nouria n’a qu’à en passer une. Prodige ! Elle lui va à merveille.
On aura reconnu les paraboles de Pygmalion, de Peau d’âne et ainsi de suite. L’innocence va rencontrer le puits de science et, avec lui, la culture, la peinture et même des doubles d’elle-même : ces jeunes filles que Lucas Cranach (1472-1553) peignit en Allemagne quelque cinq siècles plus tôt. On ne peut pas dire que de ce point de vue Wenzel innove beaucoup. Je songe à un tas de gens, dont Pascal Quignard, autre explorateur très fécond de ce passé recomposé qui nous rappelle que vivre, c’est se ressouvenir. Sa Voix perdue notamment, que Preljocaj avait mise en danse et qui fait étrangement penser à cette fable.
© Hélène Degrandpré
L’intérêt est ailleurs. Dans l’interprétation de Lou Wenzel d’abord, qui bouge, aime, vit, danse, palpite comme personne. Elle est aussi à l’aise dans son texte que dans son corps, qu’elle met tous deux à nu avec la grâce ineffable d’une nixe (ondine des légendes germaniques). Son partenaire Claude Duneton a un peu de mal à suivre. Ce n’est pas une grossièreté de dire qu’il est âgé et qu’on l’entend mal. L’amoureux bûcheron, que campe solidement Gabriel Dufay, redonne vie à la pièce… et à son héroïne. À nouveau, on peut admirer l’étonnante fraîcheur de Mlle Wenzel. Qu’elle hésite, aime, désespère, ou renonce, puis ose, elle est formidable.
Esthétiquement, c’est très beau, même si parfois un peu sombre : vidéo oblige ! Remarquable travail à ce propos de Sarah Jacquemot-Fiumani, qui a collaboré avec le grand Henri Cueco pour donner à cette fable le cadre pictural qu’elle méritait. Les splendides robes de Cissou Winling font le reste. On est autant dans une vieille demeure que dans le tableau qui la représente. « Fermez » grand les yeux, vous y serez ! Voir, ou plutôt croire avoir vu, Lou Wenzel (décidément !) tournoyer dans ses atours au son de la remarquable musique de Berry Hayward est un grand plaisir.
À voir, donc, mais attention, en prenant votre temps. C’est lui d’ailleurs le personnage principal de ces variations sur ce thème de la Jeune Fille et de la Mort déclinées pour une fois avec le sourire. Ne pas arriver comme un fou, en retard par exemple, pour vous asseoir en maugréant et exiger comme un malappris qu’on vous divertisse. Ce spectacle-là se savoure. Détendez-vous, vous serez surpris des choses qu’il vous dit à l’oreille. Des choses oubliées, enfouies elles aussi au fond de votre manoir personnel. Vous aussi, vous l’avez connue, cette jeune fille de Cranach. ¶
Olivier Pansieri
La Jeune fille de Cranach, de Jean-Paul Wenzel
Mise en scène : Jean Paul Wenzel
Avec : Gabriel Dufay, Claude Duneton, Lou Wenzel
Scénographie : Cueco
Musique : Berry Hayward
Musique interprétée par : Sonia Bellugi (voix), Marie-Françoise Bloch (viole de gambe), Gabrielle Hayward (trombone), Claire Hayward (orgue, claviers), Berry Hayward (chalumeau, flûte à bec)
Lumières : Thomas Hennequin, Guillaume Fesneau
Costumes : Cissou Winling, assistée de Catherine Sardi
Vidéo : Sarah Jacquemot-Fiumani, assistée de Laurent Ferrat
Prise de son : Théo Croix
Son : Philippe Tivillier
Danse réglée par : Cécile Bon
Collaboration artistique : Arlette Namiand
Maison des métallos • 94, rue Jean-Pierre-Timbaud • 75011 Paris
Métro : Couronnes, Parmentier - Bus 96
Réservations : 01 47 00 25 20
Du 21 octobre au 1er novembre 2008 et du 9 au 20 décembre 2008, du lundi au samedi à 20 h 30, représentations supplémentaires samedi à 16 heures, relâche dimanche
Durée : 1 h 30
13 € | 8 €
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