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Un meurtre sans divertissement
L’idée était bonne : transcrire sur scène les trois minutes qui précèdent l’ouverture du procès d’un meurtrier. Un instant fugace et imaginaire préludant l’audience d’une condamnation inévitable. Trois minutes normalement entièrement intérieures aux personnages, où le spectateur n’aurait droit qu’à leurs « pensées » et leurs « regards ». Trois minutes qui s’étireraient vers + l’infini pour comprendre tous les travers de l’âme humaine. Comment expliquer un meurtre inexplicable ? Comment comprendre le psychisme d’un assassin ? Nadia Xerri-L., auteur et metteuse en scène du spectacle « Couteau de nuit », se propose de nous découper au scalpel le cœur et l’âme du présumé coupable, au travers des dits et des non-dits de six autres personnages : la famille, le frère de la victime, la fiancée de l’assassin. Un narrateur, vague figure de coryphée, éclaire les lacunes volontaires de leurs histoires entremêlées.
Le résultat est mauvais : on n’imagine peu une pièce entièrement faite de monologues intérieurs avec sept personnages. Sans doute Nadia Xerri-L., en fine connaisseuse de Virginia Woolf (elle a mis en scène la Promenade au phare) a pensé aux Vagues, et il nous revient à la mémoire ce très beau spectacle qu’en avait fait Hervé Van der Meulen au T.O.P. de Boulogne il y a deux ans. Ce magnifique récit intérieur où les six voix des personnages s’entremêlent pour évoquer l’absent, celui que l’on n’entend jamais, que l’on ne voit pas, et qui mourra plus tard loin de tous, Perceval. Ici, le personnage vers lequel tendent toutes les voix est déjà mort : Rémi, assassiné sur le trottoir, le soir de son vingt-cinquième anniversaire. Sur ce modèle-là, peut-être l’auteur aurait-elle dû également supprimer la présence du présumé coupable, Alex, interprété par un Raphaël Leguillon insipide, qui ne sert en rien la tragédie – puisqu’il s’agit, nous dit-on, d’une tragédie contemporaine.
Mais n’est pas Virginia Woolf qui veut, et surtout, l’histoire – le fait-divers – ne le permet pas. Car une famille, si elle ne peut descendre d’Atrée ou de Labdakos, n’apparaîtra en rien tragique si le traitement dramatique que l’on en fait ne l’est pas. Exit également le procédé annoncé lors du prologue – opaque – par la narratrice : au bout de trente minutes, les monologues intérieurs disparaissent, les personnages s’interpellent, dialoguent, les acteurs se frôlent et se touchent, et vont parfois jusqu’à évoluer dans l’espace, rompant un statisme accablant.
Néanmoins, ces mouvements de foule, on ne sait si on doit les regretter ou pas. Car l’espace scénique (mi-skéné, mi-orchestra, si l’on se réfère au théâtre grec) n’est jamais vraiment exploité. La scénographie ne se résume pas à trois déplacements vaguement chorégraphiés et à un jeu de lumières « flashy » sur le plateau. Doit-on parler aussi des chansons, ridicules et ostentatoires, qui ponctuent la pièce ? Elles auraient pu servir le jeu, fortifiant le drame et lui donnant une force psychologique qu’il n’avait pas. Hélas, elles ne sont que de vains moments de solitude, leurs exploitations étant simplement caricaturales.
On sait que le drame a eu lieu dans un karaoké. Les différents protagonistes nous remémorent tout au long de ces trois minutes d’éternité la soirée au Tropical Bar, karaoké de province. L’évocation revient comme un leitmotiv, à la manière du bal de S. Thala de Lol V. Stein, à travers leurs voix, comme l’évènement clé de leurs vies. Mais à la différence du bal de S. Thala, le Tropical Bar se morfond dans sa banalité sans jamais la sublimer.
Toutefois, il y a quelques beaux moments, si peu qu’on ne peut les oublier. D’abord le passage où la mère se questionne sur le « pourquoi ? ». Elle raconte l’enfance, l’adolescence, et elle nous touche, un instant, par sa détresse. Puis il y a les deux frères, celui de la victime (très juste Arnaud Stéphan) et celui du meurtrier (excellent Anthony Breurec) : leurs discours sont forts, car ils les jouent bien ; leurs rapports tendus portent le drame, et on en vient à souhaiter qu’il aurait fallu qu’il se résume à leur unique dialogue, tant les autres personnages paraissent vains et vides. À ressasser leurs souvenirs, ils empêchent la vision concrète de l’acte et de ses conséquences. Lorsque Germain (Arnaud Stéphan) parle de la mère blême, fantomatique, qu’il évoque les parents qui n’en sont plus, on atteint, un instant, cette introspection qui aurait dû être le fil conducteur de la pièce. La narration du meurtre, enfin, a une force que l’on ne saurait dénier.
Mais un instant de grâce ne pourrait pallier l’ennui profond qui se dégage d’un spectacle aux prétentions vaguement intellectuelles. On se demande si le travail n’a pas été bâclé : des costumes mal coupés qui feraient passer H & M pour Paul & Joe ; une lumière basique qui remplit vaguement un décor inconsistant ; enfin, une direction d’acteurs qui fait tellement défaut qu’on en vient à se demander si la pièce ne gagnerait pas à être simplement radiophonique. Là, le procédé de monologue intérieur serait peut-être palpable au spectateur. Hélas, on ne peut pas seulement fermer les yeux. ¶
Stanislas Dhenn
Les Trois Coups
Couteau de nuit, de Nadia Xerri-L.
Mise en scène : Nadia Xerri-L.
Avec : Raphaël Leguillon, Jean-Jacques Simonian, Virginie Volmann, Anthony Breurec, Flora Brunier, Arnaud Stéphan, Laure Wolf
Scénographie : Caroline Foulonneau
Création et régie lumières : Manuel Desfeux
Création et régis son : Diane Lapalus
Musique : Gaël Desbois
Collaboration artistique : Élie Jorand, Jean-Louis Fournier
Assistante à la mise en scène : Camille Muret
Costumes : Pascale Robin, assisté de d’Émilie Dufossé
Régie générale : Simon Fritschi
Théâtre des Abbesses 31, rue des Abbesses • 75018 Paris
01 42 74 22 77
www.theatredelaville-paris.com
Du 5 au 22 novembre 2008 à 20 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le lundi
Durée : 1 h 45
13 € | 10,50 €