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Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.

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« Le Nouveau Testament », de Sacha Guitry (critique), Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon

Confortable Guitry


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


Je suis allée voir « un Guitry » hier soir au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. Sans m’y attendre, j’ai constaté qu’on m’invitait à vivre une singulière expérience. Trêve d’orchestre, de balcon ou de places numérotées, ce soir on ne se refuse rien, on vient assister à la représentation du « Nouveau Testament », servie par une distribution plutôt exceptionnelle, et on prend place directement sur le plateau. Si, si. Cela changera bien des perspectives sur votre vision du spectacle et vous ne serez pas au bout de vos surprises. Agréables ou pas.

Ça commençait donc bien. On m’invite à prendre place sur un canapé gris et moelleux, juché sur le plateau. Je m’installe et les compte : il y en a une trentaine sur la scène, disposés par quatre autour de tables basses. Tous gris et moelleux. Une ouvreuse me dit de ranger mes affaires parce que « les comédiens vont passer par là ». Je trépigne d’impatience. Parce ce soir, je ne viens pas voir n’importe qui, deux têtes d’affiche sont présentes : Marie-France Pisier et François Marthouret, entre autres. Quant à la mise en scène, elle est signée Daniel Benoin, grand homme de théâtre également. Soudain, ça commence. Noir : Madame et son jeune amant prennent place sur le devant du plateau en se faufilant entre les canapés, le domestique s’assied à mes côtés, les comédiens se dispersent sur la scène. Lumières.

Comme vous le savez, les thèmes du mariage, de l’infidélité et des rapports entre les hommes et les femmes sont chers à Guitry. L’intrigue du Nouveau Testament est donc simple. Nous sommes en 1934, dans le salon d’un couple bourgeois. Monsieur est un médecin de cinquante-sept ans très bien mis, il est joué par François Marthouret. Madame, Marie-France Pisier, est juchée sur des talons démesurés et s’ennuie. Elle fricote donc avec un autre homme, plus jeune que son docte mari et fils d’un couple d’amis communs. Il a de l’allure, mais il manque de jugeote et de tact. En même temps, ça a l’air de la détendre, et comme le dit l’adage : « quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir ». Tout se complique lorsqu’un beau jour, le mari, se sachant trompé, organise un dîner réunissant tout ce petit monde, et disparaît avant les hors-d’œuvre. On ne retrouve que son veston, qui contient ses dernières volontés. Le croyant mort, les convives décident de décacheter le testament et ne sont pas au bout de leurs surprises.

« le Nouveau Testament » | © Fraicher-Matthey

Le texte est drôle et finement écrit. Moi qui grince souvent lorsque je lis certaines petites phrases délicieusement machistes de Guitry, je dois dire que ce soir j’ai été surprise par le côté visionnaire du texte. Et j’irai même plus loin : je crois que je partage souvent le point de vue de Guitry sur le couple. Pour lui, le mariage témoignerait de cette « manie de la possession » bien connue des hommes. Et quand on voit évoluer ses personnages, on commence à accepter l’idée de l’infidélité ! L’adultère, lorsqu’on a été marié par convenance, pour ne pas dire par hasard, n’est autre que « le seul moment agréable de toute son existence ». Mais il restera éphémère. Et Madame de se lancer dans cette métaphore, « tout ce qui est très bon à manger fait mal à l’estomac, non décidément la vie est mal organisée ». Vous comprendrez que dans ces circonstances, le fait que le divorce reste mal vu est totalement idiot et hypocrite, cela condamne les couples à vivre « de profil » à défaut de pouvoir encore se regarder en face après vingt-cinq ans de comédie. Voilà pour la thèse de l’auteur. Soit. Le point de vue du metteur en scène sur cette intrigue reste malheureusement plus obscur à mes yeux.

Je m’explique. J’ai aimé l’éclatement de ce fameux salon bourgeois, centre de tous les débats du théâtre du xixe et du début du xxe siècle. L’idée de multiplier les possibles en créant sur scène plusieurs espaces de jeu m’a vraiment plu, d’autant que les comédiens ont su s’adapter et se faire voir et entendre de tous, ce qui tenait parfois de la prouesse tant le plateau était encombré. Et quelle distribution ! Marie-France Pisier joue très bien les bourgeoises blasées, même si on aimerait la voir incarner d’autres rôles, aussi. Quant à François Marthouret, il interprète avec malice et délice ce médecin lucide et plutôt sympathique. J’avoue qu’il est très agréable d’avoir l’illusion de se trouver sur scène avec de si grands comédiens, embarqués dans leur histoire. On ne fait pas seulement partie du décor, on a presque l’impression de jouer avec eux. Je crois que c’est la grande qualité de la mise en scène proposée par Daniel Benoin.

En revanche, j’ai été nettement moins séduite par le parti pris historique du metteur en scène. Si la pièce a été écrite après le 6 février 1934, date à partir de laquelle la gauche aurait pris conscience en France de la nécessité de s’unir contre la montée du fascisme, j’ai du mal à voir un rapport avec l’intrigue. D’autant que Guitry s’est toujours défendu de s’intéresser au contexte de ses œuvres et revendiquait son droit à ne pas avoir nécessairement d’opinion. Daniel Benoin a souhaité pallier ce que, implicitement, il semble considérer comme une lacune et rapproche au moyen d’écrans vidéo et de messages radiophoniques l’Histoire et l’intrigue. Pour moi, cela n’ajoute rien à la pièce, je dirai même que cela nuit parfois au rythme, notamment au début du spectacle qui tarde à démarrer réellement. Je comprends que le metteur en scène cherche, comme il l’explique lui-même, à explorer de « nouvelles voies » pour donner plus de valeur à cet auteur que le grand public connaît et reconnaît pour ses intrigues vaudevillesques, mais cette tentative, pour ce texte en particulier, me paraît artificielle.

En résumé, si vous aimez Guitry vous aimerez ce spectacle et serez comblés si vous arrivez assez tôt pour vous glisser dans le décor et frôler de grands acteurs. Ceux qui, comme moi, aiment le risque au théâtre, l’audace et les émotions fortes seront un peu déçus, car avec une telle distribution et un si grand metteur en scène, on aurait pu s’attendre à voir un Guitry moins confortable. 

Maud Sérusclat


Le Nouveau Testament, de SachaGuitry

Mise en scène : Daniel Benoin

Assistante à la mise en scène : Emmanuelle Duverger

Avec : Jacques Bellay, Denise Chalem, Paul Chariéras, Paulo Correia, François Marthouret, Philippine Pierre-Brossolette,
Marie-France Pisier, Gaëlle Boghossian

Décor et lumières : Daniel Benoin

Costumes : Nathalie Bérard-Benoin, Jean-Pierre Laporte

Production : Théâtre national de Nice

Théâtre de la Croix-Rousse, S.N. de Lyon • place Joannès-Ambre • 69317 Lyon cedex 04

www.croix-rousse.com

Billetterie : 04 72 07 49 49

Du 9 au 18 janvier 2009 à 20 heures, les dimanches à 15 heures

Durée : 1 h 50

28 € | 24 € | 21 €

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