Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Sa Boursouflure Langhoff Ier
Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups.com
Quand on ne sait plus trop quoi monter, il reste toujours « Hamlet », s’est dit Mathias Langhoff, qui se fait vieux et doit rebondir. Dure loi du ring ! Naguère, ses coups d’éclat nous forçaient à mieux voir des scènes que la routine avaient usées jusqu’à la trame. Il n’y avait ni Donnelan, ni Py, ni Collin, ni Marthaler, ni Gotscheff (et quelques bonnes dizaines d’autres) pour le faire. Mais là, franchement, les « audaces » de l’enfant terrible du théâtre allemand… ! En fait d’enfant terrible, c’est plutôt un enfant gâté, qu’on voit ici torcher à la six-quatre-deux sa fausse bonne idée : « Un Hamlet-cabaret », fatras complaisant de clichés et de chansons à peine répétées, prétendument exprès, le tout cachant mal un vide abyssal. « Au secours, je n’ai plus rien à dire ! » : tel semble être le sous-texte de cette fumisterie.
Tout ici atteint des sommets d’impunité snobinarde, d’avant-garde à deux ronds et de suprême ridicule. À commencer par le programme qui présente Un Hamlet-cabaret comme un texte de… Mathias Langhoff ! (« d’après Shakespeare », oh ! vraiment ?!), traduit, tenez-vous bien, en français par un certain Jörn Cambreleng d’après le texte allemand (sic !) de Heiner Müller et Mathias Langhoff. But de l’opération : tâcher de nous faire gober qu’il s’agirait d’un montage, autrement dit d’une « nouvelle » pièce. Or, à trois scènes près je le jure, c’est le texte au mot près du grand Will, juste affreusement mal traduit et alourdi de chansons qui se veulent parodiques. Mais on apprend d’abord à servir la soupe avant de cracher dedans ! Je parle des chansons. Pour le reste, je vous passe les pseudo-profondeurs de la profession de foi, où, en toute modestie, Langhoff se prend successivement pour Shakespeare, Hölderlin et Léonard de Vinci. À ce stade-là, l’hypertrophie de l’ego ne s’opère plus. Elle est incurable.
On entre dans la salle au son d’un texte répétitif : les noms des personnages dits en anglais pour faire moderne. Là, deux solutions : s’asseoir dans la salle ou sur scène. Des tables rondes et des chaises, en effet, vous y invitent. Elles sont rapidement prises d’assaut par les hordes de garnements ravis de l’aubaine. Comme d’habitude, très bon décor de Langhoff (que n’est-il resté scénographe !) avec, à gauche, une coquille Saint-Jacques géante farcie de musiciens, dont un pianiste. Au fond, un panneau à claires-voies, elles aussi géantes, où seront projetées des œuvres surréalistes (Bosch, Kubin…) ou narquoises (une vieille publicité pour du savon, des films d’actualité…). À droite, enfin, un petit théâtre enchâssé dans des rochers de carton-pâte (Elseneur), où bâille l’obligatoire « poubelle de l’histoire » de Vaclav Havel pillé par Heiner Müller, autre grand pécheur, par opportunisme, devant la postérité.
« Un Hamlet-cabaret » | © V. Arbelet
Les comédiens passeront d’un lieu à l’autre en marchant sur les tables au milieu du « public-acteur », sans toujours parvenir à se faire entendre du « public-public », moi par exemple, assis dans la salle. Exceptions : Ophélie, « Horatia » (le rôle est tenu par une femme), le spectre, Polonius et Hamlet, qui, lui, articule son texte comme pour une dictée. Enfreignons ici la loi édictée par Sa Boursouflure. Langhoff a en effet expressément défendu qu’on écrive où que ce soit « qui joue quoi » au motif (qui ne trompe personne) que « la création théâtrale est un travail d’équipe, que tout le monde a donc droit à la même considération, patati, patata… ». En fait, ce que veut surtout Langhoff, c’est qu’on ne retienne qu’un nom : le sien ! Donc, remercions, au moins pour leur stoïcisme : Agnès Dewitte (Horatia), Ophélie (Patricia Pottier), François Chattot (Hamlet), Jean-Marc Stehlé (le spectre, l’acteur, le fossoyeur, excellent dans les trois rôles) et Jean-Claude Jay (tordant parce que imperturbable au milieu de cette pagaille, en Polonius). On entend un peu moins bien Emmanuelle Wion (Gertrude), coincée dans le petit théâtre qui étouffe et cache la moitié de ce qu’on y fait. Par contre, on n’entend presque rien de ce que dit le peut-être bon Anatole Koama (le roi), dont on comprend un mot sur trois. Du Peter Brook sans le boulot derrière.
On a renoncé depuis le départ à trouver la moindre logique, même tirée par les cheveux, à cette distribution très inégale. Costumes, actions se succèdent eux aussi à la va-comme-je-te-pousse, louchant un coup sur le Magic Circus, un coup sur le non-regretté Heiner Müller. Le problème, c’est qu’aujourd’hui les deux datent. Et aussi, qu’il manque un bon mois de travail à toutes ces improvisations. Le spectacle se traîne comme une fin de banquet arrosée. « Allez, le petit Hamlet, il va bien nous dire un poème ! » Même le grand François Chattot (Hamlet) n’y arrive pas. Des trous d’air terribles !
Les meilleurs moments : le théâtre dans le théâtre, où Hamlet tend un piège au roi, la scène dans le cimetière et quelques bricoles, dont la pantomime du début. Le reste est interminable, on compte les minutes et Dieu sait, je veux dire Langhoff, s’il y en a dans cette longue pièce. Dans laquelle, finalement, il aura peu coupé. Ce qui finalement est une ânerie. Quatre heures et demie de ronron verbeux (la traduction de la traduction d’une adaptation, vous imaginez ?!) entrecoupé de pastiches chantés sans micro ni voix. Une Bérézina. Qu’est-ce qui a bien pu lui prendre de vouloir, en plus, faire chanter ces pauvres acteurs ?! Ils sont pathétiques.
L’orchestre a beau « se déchaîner », il reste un bon vieil orchestre de jazz, désolé de faire tant de bruit. Un peu comme le cheval gris, un vrai, qu’on amène sur scène, qui vous regarde de ses bons yeux effarés. On le retrouve au milieu de l’orchestre avec un bibi sur la tête pour faire détendu. Sûrement un cheval de cirque habitué à tout. Un vrai frère. Je suis sûr qu’il aimait le théâtre avant de se retrouver là. ¶
Olivier Pansieri
Un Hamlet-cabaret, de Mathias Langhoff
Théâtre Dijon Bourgogne
Mise en scène et décor : Mathias Langhoff
D’après : William Shakespeare (c’est qui ?)
Texte allemand : Heiner Müller et Mathias Langhoff
Traduction française : Jörn Cambreleng
Avec : Marc Barnaud, François Chattot, Agnès Dewitte, Gilles Geenen, Jean-Claude Jay, Anatole Koama, Philippe Marteau, Patricia Pottier, Jean-Marc Stehlé, Emmanuelle Wion, Delphine Zingg, Osvaldo Caló
Musiciens : Osvaldo Caló (piano), Antoine Delavaud (percussions), Jean-Christophe Marcq (violoncelle), Lætitia Girier (basson)
Assistants à la mise en scène : Hélène Bensoussan, Alexandre Plank
Régie lumières : Félix Jobard
Régie générale : Jean-Pierre Dos
Régie plateau : Patrick Bonchristiani
Accessoires : Arielle Chanty, Hervé Faisandaz, Claire Vaysse
Son : Antoine Richard
Costumes : Bruno Jouvet
Habilleuse : Florence Jeunet
Couturière : Violaine Lambert
Coproduction : Théâtre Dijon-Bourgogne C.D.N. | Odéon-Théâtre de l’Europe | Théâtre de Sartrouville-C.D.N. | Théâtre national de Strasbourg | espace Malraux-Chambéry
Avec la participation artistique du J.T.N.
Théâtre de Sartrouville • place Jacques-Brel • 78500 Sartrouville
Réservations : 01 30 86 77 79
R.E.R. A3-5 Sartrouville + navette
Mercredi 21, jeudi 22, vendredi 23 janvier 2009, à 20 heures
Durée : 4 h 30 (avec entracte)
25 € | 9 €
Tournée :
• 30-31 janvier 2009 à Béziers
• 4-6 février 2009 à Bordeaux
• 10-22 février 2009 à Strasbourg
Le spectacle sera repris à Paris au Théâtre de l’Odéon du 5 novembre au 12 décembre 2009