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Par Les Trois Coups
Bouffonne irrévérence
Œuvre picaresque du xve siècle, intelligemment blasphématoire, délicieusement subversive, « la Célestine » de Fernando de Rojas nous replonge dans une Renaissance espagnole d’une bien étrange modernité. Hélas, son adaptation à la Cartoucherie peine à nous faire entrer dans l’intelligence du texte et se vautre dans le burlesque.
Mystère de l’alchimie théâtrale : mettez au cœur d’un sanctuaire dévolu au théâtre – la Cartoucherie de Vincennes – de très bons comédiens au service d’un texte magnifique, secouez un peu (mais pas trop quand même)… et vous obtenez une adaptation qui ne ravit pas son public et ne réussit à le faire franchement rire qu’au bout d’une heure quarante.
La première scène commence comme une fin de répétition : un homme qui pourrait être le metteur en scène achève de briefer ses comédiens. Cela continue dans un jeu outrageusement appuyé, à la limite de la caricature, où chacun sur la scène abuse de tous les ressorts de la commedia dell’arte : gesticulations, postures affectées, postiches, codes musicaux appuyés… aux confins du ridicule. L’intention est de gommer le réalisme de l’histoire tout en soulignant la truculence du propos. Mais le spectateur n’ose rire ni ne consent à s’abandonner tant le trait est grossier.
Pourtant le texte de la Célestine, un des premiers monuments de la littérature espagnole, un siècle avant Don Quichotte, est sublime : à la veille de 1500, alors que l’Inquisition commence à sévir à Tolède, un juif marrane écrit ici son œuvre unique, foisonnante, irrévérencieuse tout autant envers la vertu bien pensante que l’esprit religieux. Sulfureuse dispute théologique grimée en vaudeville, la Célestine pose que l’amour divin se rencontre dans le charnel et que la sexualité est voie de salut. Mais le verbe fleuri de Rojas est ici trop souvent occulté par le jeu excessif des comédiens. Au point où l’on en vient à se demander si Christian Esnay veut plus le desservir que nous le faire goûter.
De ce texte fleuve (en 21 actes !), Esnay voulait nous offrir un beau condensé : Calixte, épris de la belle Mélibée, demande à la vieille maquerelle Célestine de jouer l’entremetteuse. Celle-ci feint de se mettre au service de l’amour. Elle s’adjoint son fils Sempronio et l’orphelin Parmeno, tous deux serviteurs de Calixte, tous deux fils de putain. L’un est un pervers débauché, rusé et manipulateur. L’autre est un tartuffe avant l’heure. Dans une ville qui sort tout juste du Moyen Âge, règnent le sexe et l’argent, et l’intelligence se fait manipulatrice là où l’amour bêtifie.
Tour à tour, les dix comédiens échangent leur rôle : les personnages, identifiés seulement par un costume et une perruque, adoptent des inflexions de jeu, de voix, d’expression divers. Comme pour nous dire leur complexité et notre impossibilité à distinguer les vicieux des vertueux.
Si la Célestine commence comme une comédie endiablée et énergique, où l’amour courtois et la vertu ne peuvent parvenir à leurs fins que secondés par le vice, la vénalité et la manipulation… elle finit par basculer dans la tragédie, enterrant au passage un chapelet de personnages. Dans cette tragi-comédie sans morale édifiante, ceux qui veulent forcer la main du destin se brûlent les ailes aux hasards de l’amour, et leur chute en est d’autant plus brutale. Craignons que la présente adaptation ne soit entraînée avec eux. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
La Célestine, de Fernando de Rojas
Mise en scène : Christian Esnay
Assistante à la mise en scène : Rose-Marie d’Orros
Avec les comédiens de l’ensemble 17 de l’École régionale d’acteurs de Cannes : Claire Calvi, Marie de Basquiat, Pauline Dubreuil, Samir el-Karoui, Pauline Méreuze, Maxime Mikolajczak, Charlotte Ramond, Loïc Samar, Chloé Schmutz, Max Vanseveren
Dramaturgie : Bruno Tackels
Costumes : Rose-Marie d’Orros
Lumière et direction technique : Pierre Leblanc
Son et régie : Simon Desplébin
Régie générale et plateau : Pierre Godefroy
Régie lumière : Claire Gondrexon
Théâtre de l’Aquarium (grande salle) • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris
Réservations : 01 43 74 99 61
Du 20 janvier au 1er février 2009 à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche le lundi
Durée : 2 h 45
10 € | 14 € | 8 €
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