Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Les enfants terribles
Par Estelle Gapp
Les Trois Coups.com
Annoncée dans « Télérama » comme l’un des évènements de l’année, la nouvelle création de Ronan Chéneau et David Bobée promettait un renouveau du théâtre politique par son propos engagé, et un renouvellement esthétique par la danse congolaise et l’acrobatie. Mais, sur le plateau de Gennevilliers, l’autofiction et la violence de la dénonciation l’emportent sur la poésie des formes. Un cri de révolte, courageux mais maladroit, qui étouffe l’imaginaire et manque l’universel.
Pour l’auteur Ronan Chéneau, il y a, au départ, ce pari audacieux de parler de l’Afrique sans y être jamais allé. Sur scène, au début du spectacle, il y a ce même décalage, intéressant : un jeune Africain chante, en play-back, une célèbre chanson de Charles Aznavour, promettant une vie meilleure sous le soleil… Puis la musique est parasitée par des bruits d’avions : nous sommes dans un hall d’aéroport, le personnage est bagagiste, on devine son histoire. Mais Ronan Chéneau s’approprie la parole : en bord de scène, côté jardin, il lit son texte devant un micro. L’autofiction prend alors le pas sur le jeu du comédien : de son point de vue de trentenaire « cultureux », « né sous la pluie », « habitant d’une ville moyenne », l’auteur raconte les étapes de la pièce, sorte de work-in-progress, né de la rencontre, lors d’un voyage inespéré au Congo, entre la compagnie Rictus, dirigée par (l’inventif) David Bobée, et la compagnie Baninga, dirigée par le (magnifique) chorégraphe, DeLaVallet Bidiefono.
En tout cas, sur le plateau, le charme est rompu : le discours s’impose de manière trop frontale, trop brutale, brisant l’harmonie des corps créée par la danse. En voulant s’inscrire dans l’actualité politique la plus brûlante (citant Sarkozy et Hortefeux), le texte de Ronan Chéneau manque le sens profondément politique de ce qui se passe sur scène : par un très beau mouvement choral, les danseurs et comédiens parviennent à établir un véritable lien physique, ciment d’une éphémère communauté, redonnant un sens collectif à cet espace froid et anonyme. Mais, déjà, l’utopie cède à l’accumulation de préjugés discriminatoires : l’Occidental s’accapare « l’esprit », c’est-à-dire le registre de la pensée et du discours (logos), tandis que l’Africain est relégué au « corps » et au symbolisme de la danse (mythos) ; au début, le groupe des danseurs noirs apparaît en minorité par rapport au groupe des danseurs blancs ; plus tard, une vidéo représentant un couple mixte est censée symboliser un idéal, naïf et sentimental, d’intégration.
Porteurs d’une juste révolte, courageuse mais maladroite, les interprètes ne font que reproduire les codes culturels de leur génération : une scène d’expulsion est jouée comme une séquence de jeu vidéo, des écrans transforment le réel en virtuel à la façon de Matrix. On aurait aimé que la virulence du texte se traduise en formes nouvelles, s’incarne sur le plateau. Bien sûr, il y a cette scène, d’une violence exaltante : sur fond de grille télévisée en Technicolor, un personnage burlesque raille la Marseillaise. Le chant déraille, défaille, et le tableau se termine en massacre collectif. Malgré sa radicalité, cette critique de l’identité nationale ne fait que répéter un célèbre précepte mitterrandien : le nationalisme, c’est la guerre. On pourrait croire que le propos tend enfin à l’universel, au dépassement de toutes les frontières. Mais l’engagement révolutionnaire se heurte à un nouveau cliché : celui du « mur » sur lequel « on va tout droit », et que la scénographie ne manque pas de matérialiser.
Prisonniers de revendications au premier degré, les comédiens, danseurs, acrobates inventent pourtant une certaine poésie, qui renoue avec le sens du poiein grec, ce « faire ensemble » qui est au fondement du politique. Parmi les plus belles images du spectacle, on retiendra celle-ci : manipulant un immense cerceau, un acrobate fait trembler le décor urbain qui l’entoure. N’est-ce pas là le symbole du pouvoir artistique : celui de faire vaciller les fondements de notre société ? Loin de la rage qui les anime, le talent de ces enfants terribles réside dans leur imaginaire, puisé dans l’enfance, capable de transcender la réalité par leur inventivité. Plus tard, par exemple, un magnifique numéro d’équilibriste redonne soudain vie à l’espace, transformant le triste aéroport, cette « cage de fer », en cour d’école ou en aire de jeu… où même les voitures de police ne sont plus que de simples jouets, inoffensifs et dérisoires.
Parmi les spectateurs, le malaise est palpable. Comment recevoir autrement que comme une gifle ce propos qui se veut engagé, mais qui manque de force de proposition ? On retient quelques phrases choc : « C’est bizarre, toute cette population invisible en France […] les enfants brûlent en France et se suicident dans leur cellule, enfants de France qui se brûlent et leurs espoirs avec ». On retient cette réflexion, pertinente, sur l’immigration : « La loi demande des preuves d’amour […] Est-ce qu’on peut obliger quelqu’un à aimer ? ». Nous revoilà au point de départ, lorsque Ronan Chéneau s’interrompait : « Je m’aperçois que je n’ai pas encore parlé d’amour ». Tandis que l’auteur s’interroge – « Pourquoi moi en parler, suis-je légitime ? […] la politique au théâtre ? […] est-ce qu’il ne valait pas mieux une histoire ? mais simplement une histoire ? » –, on regrette finalement que le sentiment de culpabilité l’emporte sur la créativité. Au moment des saluts, l’auteur, fébrile, semble s’isoler lui-même et tarde à rejoindre les comédiens… Ouverture à l’Autre ou repli sur soi ? ¶
Estelle Gapp
Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue, de Ronan Chéneau
Compagnie Rictus • 21, rue Ecuyère • 14000 Caen
Mise en scène et scénographie : David Bobée
Chorégraphie : DeLaVallet Bidiefono
Avec : Yohann Allex, DeLaVallet Bidiefono, Ella Ganga, Alexandre Leclerc, Nicolas Lourdelle, Florent Mahoukou, Bobie Mfoumou, Séverine Ragaigne, Tanguy Simonneaux, Clarisse Texier
Lecteur : Ronan Chéneau
Création lumière : Stéphane Babi Aubert
Création sonore : Jean-Noël Françoise
Création vidéo : José Gherrak
Régie générale : Thomas Turpin
Décor : Salem ben-Belkacem (Ateliers Akelnom), Ostan Güres
Assistantes logistique : Sophie Colleu, Nina Châtaigner
Régie : Alain Jungmann
Machinistes : François Alkama, Pauline Bonnet
Régie lumière : Jean-François Besnard
Régie son : Jean-Michel Nedellec
Vidéo : Igor Minosa
Habilleuse : Marie-Noëlle Peters
Photo : Tristan Jeanne-Valès
Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers
Réservations : 01 41 32 26 26
Du 24 janvier au 14 février 2009 : mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30 ; mardi à 19 h 30 ; dimanche à 15 heures ; relâche lundi et jeudi
Durée : 1 h 40
22 € | 15 € | 11 € | 9 € | 5 €