Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Quand les corps vibrent,
les instruments dansent
Par Audrey Chazelle
Les Trois Coups.com
Deux figures de l’art contemporain, le chorégraphe Joseph Nadj et le compositeur polyinstrumentiste Akosh Szelevényi, tous deux d’origine hongroise, développent parallèlement leur propos sur la scène du Théâtre de la Ville. Ils ouvrent de nouvelles perspectives sensationnelles. « Entracte » est une partition chorégraphique savamment élaborée, où mouvements, sons, lumières, et décors sont pensés dans une énergie commune. Rien n’est figé, tout se transforme. Du spectacle vivant comme on aimerait en voir plus souvent. Une œuvre vibrante, une énergie saisissante.
À l’origine de ce spectacle, on trouve le Livre des transformations, le Y-King, qui donna naissance au taoïsme et au confucianisme, les deux branches de la philosophie chinoise. Entracte est ainsi composé avec la volonté de rendre sensible cet état de mutation auquel se confronte toute chose, tout être. Ce sont des saynètes qui se succèdent pendant soixante-quatre minutes, où chaque élément se matérialise dans l’impact qu’il a sur son environnement. Si l’on se prenait à vouloir intellectualiser cette œuvre, il y aurait matière. C’est le moins que l’on puisse dire. Du coup, on peut se poser la question de son accessibilité. En même temps, nos sens sont à tel point éveillés que notre sensibilité est immédiate et notre jugement aussi. On aime ou on n’aime pas. Une chose est sûre, nous sommes bel et bien face à une œuvre d’art qui mérite toute notre attention et qui ne peut laisser indifférent. Elle perturbe nos perceptions, agite notre curiosité et ouvre ainsi le champ du fantastique. Que c’est agréable de sentir à la fois une consistance dans le propos et une maîtrise telle de l’art exercé que toutes les libertés peuvent être prises. Le free jazz et la danse cohabitent dans un même espace.
Joseph Nadj signe aussi la scénographie de ce spectacle. Il crée un espace géométrisé de blocs, boîtes et plates-formes dans cette même volonté d’imbriquer des éléments composites et d’en révéler leur infini possible. Le décor est pensé comme une installation plastique sur laquelle les danseurs agissent. Le geste artistique est omniprésent. Les actions sont nombreuses et se donnent à voir sous des formes multiples : la danse, la musique, l’art visuel, plastique, etc. Le rapport support-surface est particulièrement exploité. La richesse des moyens mis en œuvre, et par-dessus tout leur fine utilisation, harponne sans relâche l’œil du spectateur. Des images fantasmatiques apparaissent derrière ces boîtes de Plexiglas situées en arrière-plan. Le corps-pinceau de la danseuse, manipulé par le chorégraphe, peint alors de ses pieds sanguinolents le sol (plus tard remonté à la verticale). Les danseurs deviendront aussi le temps d’un instant manipulateurs de théâtre d’ombres… Enfin, dans cet espace aux contours apparemment définis, le champ des possibles est infiniment large. Les figures géométriques (triangle, carré, rectangle) ont une valeur de référence, de cadre, mais qui elles aussi peuvent se transformer, muter et voir leurs contours se modifier. Le cercle, symbole de la nature (la mort et la renaissance) sera finalement la figure triomphante. Le dispositif circulaire offre ainsi la libération du mouvement.
Des liens organiques se créent entre la musique et les éléments physiques, ramenant le son à sa dimension concrète, palpable. La vibration du son ouvre, conduit et conclut le temps de la représentation. Le langage du corps, lui, se manifeste dans une danse contemporaine des plus élaborées, libérée des carcans esthétiques habituels. Les danseurs conjuguent précision du mouvement, variation de rythme, alternant mouvements répétitifs, donc aliénants, et immobilité. Se donnent ainsi à voir les dualités constantes qui imprègnent les corps avec ces élans vers le ciel, puis vers la terre, d’ouverture puis de fermeture.
Ainsi, les mouvements ne viennent pas se « caler » sur la musique : les corps des danseurs absorbent le son et ses vibrations. La partition des musiciens s’écrit de manière interactive, c’est-à-dire toujours avec une attention portée à ce qui se passe ici et maintenant. Et c’est de cette attention mutuelle que jaillit l’énergie vitale du moment avec une densité exceptionnelle.
Un spectacle qu’il est donc impossible de décrire en quelques paragraphes tant il foisonne de trouvailles toutes aussi intéressantes et captivantes les unes que les autres. Un spectacle à vivre. Aucun mot ne pourrait traduire le langage multiforme ici mis en œuvre. On y côtoie la gravité, l’humour, la folie, la sagesse, l’amour… Autant d’états d’âme fluctuants que le spectateur traverse en même temps que ses interprètes, en même temps que ses musiciens.
On se laisse surprendre par notre réceptivité à cet univers visuel et sonore en apparence inconnu, mais qui rappelle dans le fond un monde en réseau que nous connaissons bien. Le spectacle n’est plus seulement vivant, il est sensoriel. Et cela tient à l’engagement sans bornes de tous ces artistes présents sur scène, unis dans ce même système, par cette même force centrifuge. Le centre en est éclaté, l’énergie diffuse imprègne toute la salle. Une force aussi jubilatoire qu’elle peut être aliénante. Je vous aurai prévenus : vous n’en sortirez pas indemnes ! ¶
Audrey Chazelle
Entracte, de Joseph Nadj
Chorégraphie et scénographie : Joseph Nadj
Musique : Akosh Szelevényi
Avec : Ivan Fatjo, Peter Gemza, Joseph Nadj, Marlène Rostaing
Et les musiciens : Robert Benko, Éric Brochard, Gildas Étevenard, Akosh Szlevényi
Lumières : Rémi Nicolas, assisté de Lionel Colet
Mise en son : Jean-Philippe Dupont
Construction décor et objets scéniques : Olivier Berthel, Julien Brochard, Clément Dirat, Julien Fleureau
Décor et création des accessoires : Jacqueline Bosson
Costumes : Françoise Yapo, assistée de Karin Wehner
Photos : Laurent Philippe
Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris
Réservations : 01 42 74 22 77
www.theatredelaville-paris.com
Du 10 au 14 février à 20 h 30
Durée : 1 h 5
13,50 € | 17,50 € | 26 €