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Puzzle shakespearien
Voir Shakespeare en anglais est toujours un plaisir, et voir une « histoire », qui se fait rare sur les scènes françaises – alors qu’une partie de l’action se passe sur les terres de notre roi Charles VI – rend la chose encore plus excitante. Matthew Amendt, dans le rôle-titre, a pour lui la jeunesse et la fougue de ce roi qui a su unir son pays et, lors de la bataille d’Azincourt, mettre un terme à l’ère de la chevalerie en utilisant des canons et en massacrant ses prisonniers.
Il est des spectacles au sujet complexe : une action qui va par monts et par vaux, des personnages que l’on compte par dizaines, un temps qui se joue de sa ligne. Davis McCallum et sa compagnie en relève les défis et ne peuvent être que loués dans leur démarche artistique. C’est-à-dire une scénographie judicieuse et justifié – une haute palissade de bois au multiples ouvertures, qui évoque une arène comme un théâtre élizabéthain –, des costumes d’époque conçus avec des matériaux modernes, une troupe jeune et dynamique portée par un Harry aux allures de jeune premier, captivant et envoûtant. Tous les ingrédients sont réunis pour nous offrir un grand Shakespeare. Aussi est-on déçu de ne pas être complètement ébloui par ce spectacle. Est-ce parce que l’on en espérait trop ? Ou parce que le résultat n’est simplement pas à la hauteur de la pièce ? À défaut de nous transporter à Londres, Southampton, Harfleur, Rouen et Azincourt, il nous fait entendre les vers de Shakespeare.
Il est des pièces qui se veulent couronnement et apothéose de la royauté anglaise. Le dernier des drames historiques de Shakespeare célèbre un monarque idéal, modèle d’héroïsme et de bravoure, « étoile d’Angleterre » qui rassemble autour de lui un pays déchiré. Si Amendt a l’héroïsme qui sied au jeune Plantagenêt, il ne peut pallier un spectacle qui manque d’ambition. Rien de décevant, seulement rien de captivant. Tout est trop latéral : on enchaîne les scènes bouffonnes et poignantes comme une succession de saynètes, impeccables dans leur jeu (parfois un peu « too much » il est vrai, n’oublions pas qu’on est sur Broadway…), mais l’ensemble ne prend jamais forme. À la manière d’un puzzle dont les pièces ne pourraient s’accorder. Par exemple : les scènes relatant la mort de Falstaff paraissent complètement en dehors du drame, comme si on les avait insérées après coup. Même les scènes burlesques sont laborieuses : Nym et Pistol ne nous intéressent guère, malgré des comédiens toujours justes (Samuel Taylor et Chris Thorn). Les seules scènes qui nous font rire sont celle où Catherine (Kelley Curran, parfaite en néo-niaise psycho-timide) apprend l’anglais (avec les jeux de mots vulgaires français-anglais) et le dernier acte qui voit la demande en mariage d’Henry Plantagenêt de Lancastre à cette même Catherine de Valois – mariage qui le fera devenir héritier du trône de France.
© Guthrie Theater
Il est des spectacles où l’on aimerait pleurer quand les mots prononcés sur la scène nous évoquent la grandeur de Richard II ou la détresse d’Hamlet. Ainsi Matthew Amendt, dans le monologue qui clôt le IIIe acte, le plus beau passage de la pièce, nous touche-t-il plus qu’il ne nous émeut. À genoux et sa couronne à ses pieds, le jeune monarque réfléchit à son double état d’homme et de roi, c’est-à-dire distinguant son corps physique et son corps politique :
Upon the king ! let us our lives, our souls,
Our debts, our careful wives,
Our children and our sins lay on the king !
We must bear all. O hard condition,
Twin-born with greatness, subject to the breath
Of every fool, whose sense no more can feel
But his own wringing ! What infinite heart’s-ease
Must kings neglect, that private men enjoy !…
Sur le compte du roi ! Notre vie, nos âmes,
Nos dettes, nos tendres épouses,
Nos enfants, nos péchés, mettons tout sur le compte du roi !
Il faut donc que nous soyons chargés de tout !
Ô dure condition,
Compagne inséparable de la grandeur !
Nous sommes à la merci des capricieux discours
Du premier insensé qui n’est que touché de ses propres chagrins !
À combien de jouissances de l’âme les rois doivent renoncer,
Tandis que leurs sujets les goûtent paisiblement !…
Pourtant, Matthew Amendt a une voix de baryton fragile qui pourrait évoquer tant de choses ! À son niveau, Samuel Taylor (qui joue aussi Montjoy) est également celui que l’on retient de cette distribution américaine. Il a ce talent qui rend expressif tout ce qu’il joue. Cependant, de bons acteurs ne font pas forcément un bon spectacle. Il est vrai que la pièce de Shakespeare a plusieurs lacunes : elle ne montre pas les obscures intrigues de cour, et la sanglante anarchie qui déchirait alors la France. Les gentilshommes français sont simplement insipides, alors qu’ils sont si nobles dans le Roi Jean. Et McCallum ne les arrange pas. Seul le chœur final apporte une note discordante à l’harmonie retrouvée entre les deux pays, annonçant la perte et le sang (le déclin d’une nation divisée par la guerre des Deux-Roses qui va se déclencher entre Henri VI et Richard III). Pourquoi ne pas avoir tendu toute la pièce vers cette ultime prémonition ? On ne peut se contenter d’une première lecture lorsque l’on convoque l’Histoire et Azincourt. Hélas ! Il est des spectacles narrant des batailles illustres qui paraissent une bien triste victoire – ou pâle défaite ? ¶
De notre correspondant à New York
Stanislas Dhenn
Les Trois Coups
Henry V, de William Shakespeare
http://www.myspace.com/tachenryv
Mise en scène : Davis McCallum
Avec : Matthew Amendt (King Henry) et Freddy Arsenault, Carie Kawa, William Sturdivant, Georgia Cohen, Robert Michael McClure, Kelley Curran, Samuel Taylor, Sonny Valicenti, Rick Ford, Chris Thorn et Andy Grotelueschen
Décors : Neil Patel
Costumes : Anita Yavich
Lumières : Michael Chybowski
Musique de scène : Victor Zupanc
Design sonore : Scott Edwards
Directeur des combats : John Sipes
Conseillers voix et texte : Andrew Wade et Sara Phillips
Directeur général : Mark Torchia
Directeur artistique associé : Bill Fennelly
Production : The Acting Company
Producing artistic director : Margot Harley & The Guthrie Theater
Artistic director : Joe Dowling
New Victory Theater • 209 West 42nd Street • Manhattan (646) 223-3010
Jusqu’au 8 mars 2009
De 12,50 $ à 35 $
Durée : 2 h 45
http://www.theactingcompany.org/